vendredi 18 avril 2014

La position de Jacques Camatte sur le langage



Fritz Kahn, Detail of “Der Mensch als Industriepalast” (Man as Industrial Palace),1926, © Kosmos Verlag

 
La position de Jacques Camatte sur le langage, échange entre Jacques Guigou et Bernard Pasobrola


 
Le 6 juin 2010 à 13 : 23 Jacques GUIGOU a écrit :
Bernard,
Dans mes recherches sur la notion de « communisme immédiat » qu’utilise Y. Coleman pour caractériser la perspective de Temps critiques, notion dont j’entreprends la critique, je suis tombé sur le dernier livre de l’anthropologue de Castro (que j’ai connu chez Serge Jonas le fondateur des éditions Anthropos qui l’avait publié dans les années 70). Il y développe un « multinaturalisme » qui, dans la mouvance de Deleuze et Guattari ne peut que déboucher sur l’apologie de la seconde nature constituée par... la communauté matérielle du capital. N’est-ce pas une manière d’englober les reliquats des anciens rapports participatifs à la nature extérieure pratiqués par les « primitifs »?
Connaissais-tu ce courant de l’anthropologie qui se nie... pour survivre ?
C’est ici dans la RiLi
http://revuedeslivres.net/articles.php?idArt=535&page=actu
Bien à toi
Jacques



Le 6 juin 2010 à 21 : 35 Bernard PASOBROLA a écrit :
 Fausse et hypocrite négation. Non, je n’ai rien lu de De Castro et la seule chose que je sais de lui, c’est qu’il a influencé Descola. On lit dans l'article : « Il est parvenu à la conclusion que la différence cruciale entre les sujets se situait pour les premiers sur le plan du corps et pour les seconds sur le plan de l‘esprit (...) Pour l‘Indien, le donné, c‘est l‘esprit et le construit, c‘est le corps ». Bon, c'est ainsi qu'on parvient à réaffirmer le dualisme en donnant l’impression de le contester. L’idée est la suivante : nous collons nos catégories sur eux et leurs pratiques et nous décidons de les imiter, et au bout du compte, nous aurons la bonne surprise de constater que nous nous imitons nous-mêmes (mystification du « perspectivisme » ou du projet latourien de l’ « acteur-réseau »).
Il y a chez eux (De Castro, Latour et consorts) une impossibilité de refuser dans les faits et pas seulement en idée le fossé ontologique. Par exemple, l’article cite Latour : « ces cultures [qui ignorent le concept de nature]... nous offrent des alternatives indispensables à l’opposition nature/politique en nous proposant des manières de collecter les associations d’humains et de non humains qui utilisent un seul collectif, clairement identifié comme politique ». Alors, nous, que devons-nous  faire ? C’est simple : « demander aux « objets » ce qu‘ils pensent, c‘est à dire en fin de compte se confronter à une autre anthropologie. »
En fait, le projet latourien (la sociologie de l’acteur-réseau) repose sur la pseudo égalité-neutralité des « porte-paroles » qui représentent les « entités humaines et non-humaines » dans les « espaces de négociation » à partir desquels les « réseaux » s’élaborent. Le projet consiste à surmonter (artificiellement) le dualisme sans modifier l’objet et sans toucher au rapport de force créé par l’histoire. Qui catégorise l’objet ? Qui privilégie tel objet technique ou non technique ? La société en général ? Les dominants ? Peu importe. On compte sur la magie de la négociation. L’acteur réseau réalise, me semble-t-il, ce que tu appelles la « communauté matérielle du capital » où les atomes sont mis à distance et où leurs conflits sont gérés/résolus en permanence par l’échange cybernétique grâce à une sorte d'oecuménisme des représentations. A rapprocher de ce que l’article nomme « la composition d‘une multiplicité hétérogène de perspectives ».
J’ignore l’influence réelle de ces théories dans le champ des sciences sociales ou de l’idéologie en général, mais ça vaudrait peut-être le coup de les démystifier.


Le 8 juin 2010 à 10:39 Jacques GUIGOU a écrit :
La théorie de l'acteur-réseau n'a pas une influence majeure dans les sciences sociales et elle est faible dans l'idéologie en général. Nous pourrions intégrer sa critique dans un texte à venir sur les réseaux.
Le 20 novembre 2010 à 13:51 Jacques GUIGOU a écrit :
Bernard,
Voici certains des textes dont je t'ai parlé aux Arceaux :
1- L'extrait de "Emergence d'Homo Gemeiwesen" où Camatte analyse l'origine du langage verbal ;
2- (…)
A te lire
Jacques

ÉMERGENCE DE HOMO GEMEINWESEN
Jacques Camatte
Extrait de INVARIANCE Série IV n°1 pp.21-29
Janvier-juin 1986
4. Le langage verbal
4.1. Si la station verticale
et la réduction de la taille des dents fondent le possible matériel, en tant que substrat, du développement de l’encéphale, l’acquisition du langage verbal fonde le possible « immatériel » de celui-ci. Cela le force en quelque sorte à se développer, à remplir l’espace libéré; ce qui implique que le langage verbal est acquis progressivement à partir du moment où la station verticale s’est réalisée (on a bien une coévolution); donc il concerne également les australanthropes, fait qui renforce notre thèse de les englober dans le genre Homo.
Cette coévolution se manifeste dès le début puisque l’acquisition de la station verticale permit le passage du larynx de sa position juste en arrière de la gorge comme c’est le cas chez les animaux -ce qui empêche l’articulation de nombreux sons nécessaires du langage verbal- à une position plus profonde, ce qui permet une vibration plus ample.
Appréhendé au moment de son émergence, le langage verbal doit être envisagé en rapport avec la préhension, l’intervention et le corollaire-complément sans lequel ni l’un ni l’autre ne sont possibles: la représentation. On doit étudier quelle restructuration de l’être humain il implique, et comment les fonctions de nutrition, de locomotion, de reproduction sont modifiées.


Le 26 novembre 2010 à 19:53 Bernard PASOBROLA a écrit :
Jacques,
Juste quelques mots sur le texte de Camatte sur le langage. Je partage grosso modo le début de son analyse, reprise de Leroi-Gourhan, sur la corrélation entre langage et technique. De même que le langage n’est langage au sens humain que s’il y a métalangage – un langage sur le langage –, la technique n’est humaine que s’il y a métatechnique, c’est-à-dire un langage sur la technique et des outils permettant de fabriquer des outils. Sinon, rien ne distinguerait le langage et la technique des humains du langage et de la technique des animaux, et en tout cas ni l’un ni l’autre n’aurait pu se développer à ce point-là.
Sur la fonction du langage, je suis beaucoup plus mitigé. Savoir, par exemple, s’il a constitué un avantage adaptatif au sens darwinien (ce n’est pas l’expression qu’emploie Camatte) suppose d’adopter la vision de la version fonctionnaliste du darwinisme. Pour ma part, je penche plutôt pour l'interprétation de Varela d’une dérive génétique non orientée comme base de l’évolution. Je suis donc sceptique sur tout ce qui conférerait au langage une fonction quelconque, comme celle de mieux communiquer ou d’accéder à une jouissance plus grande, ou de rééquilibration de la motricité. Il y a certainement érotisation de la parole comme il y a érotisation du cri chez l’animal et il en est de même pour la technique, car on ne peut pas dissocier les instances psychiques. Mais il n’y a pas de téléologie de la jouissance ou de la communication qui pourrait fonder avec vraisemblance une théorie de l’évolution. Ce sont des facteurs d’interaction avec le monde parmi d’autres. Pour certaines espèces, la communication interindividuelle est fondamentale, comme chez les insectes dits « sociaux », chez d’autre la vie coupée de ses congénères est la règle. Si certains oiseaux n’acceptent qu’un seul partenaire sexuel et d’autres des partenaires multiples, ce n’est pas forcément parce que ce choix joue un rôle adaptatif de premier plan. L’évolution des espèces ressemble plutôt à un bricolage où le hasard joue probablement un grand rôle.
La suite de l’histoire d’Homo dira si l’encéphalisation a constitué un succès évolutif (selon des critères de reproduction et de diffusion territoriale) ou une impasse évolutive. Il existe, dit-on, dans l’histoire des espèces des phénomènes d’hypertélie : développement exagéré de certains caractères comme la queue des paons, les bois des cervidés, défenses de mammouth ou longues pattes de certains moustiques, à tel point que cela parait gênant pour les individus en question. C’est un problème qui intriguait déjà Darwin. Un peu dans le même ordre d’idées, j’avais été frappé par un dessin en coupe d’un dinosaure (je ne me souviens plus lequel, mais probablement un diplodocus) trouvé dans une revue scientifique et cela m’avait inspiré un article dans une revue crudivoriste au début des années 70 (ça ne date pas d’hier). La coupe en question représentait le système nerveux de l’animal et on voyait que chacun de ses gigantesques ganglions végétatifs appartenant au système nerveux autonome représentait des dizaines de fois le volume de son minuscule encéphale. L’extraordinaire développement du soma dans cette classe de reptiles et de leur système nerveux autonome en relation à leur système nerveux central les a vraisemblablement empêchés de s’adapter, quel que soit par ailleurs l’évènement qui a précipité leur extinction : poussière d’un météorite venu du ciel ou je ne sais quoi. Les mammifères se sont beaucoup développés à partir de là et sans doute étaient-ils déjà relativement plus cérébralisés. Mais il s’est peut-être produit, avec le genre Homo, un autre type d’hypertélie exactement à l’opposé de celui des dinosaures : l’accroissement exagéré de l’encéphale, et surtout du néo-cortex, en relation à la masse somatique et au système nerveux autonome. Ce qui entraînerait un surdéveloppement de certaines aptitudes et, corrélativement, un sous-développement d’aptitudes plus anciennes. Et ces aptitudes exagérément développées ne seraient plus compatibles avec la reproduction « normale » de l’espèce. Que mon hypothèse soit vraie ou fausse, peu importe. Mais il faut surtout se garder de faire du « causalisme », c’est-à-dire d’imaginer que c’est parce qu’il avait besoin de communiquer plus que d’autre animaux qu’Homo s’est cérébralisé, ou parce qu’il n’avait pas beaucoup d’atouts pour s’adapter qu’il a adapté le monde à lui, comme on le lit trop souvent. De même que la rupture entre Homo et les autres espèces me semble souvent exagérée. On oublie l’identité profonde entre les hommes et les autres animaux et on insiste peut-être trop sur les différences. Même si Homo a totalement technicisé son espace (je vais y revenir), il n’en reste pas moins un animal et il ne s’est pas transformé lui-même en machine.
J'en reviens à Camatte. Oui, l’humain a accru ses aptitudes à la réflexivité, et Camatte a raison d’associer perception et représentation quand il dit : « toute perception, par exemple, est le produit immédiat de la jonction au monde en train de se produire et de la représentation (quitte à ce que, à un moment donné, la seconde soit modifiée par la première et réciproquement). » Je suis d’accord s’il veut dire par là que perception, intellection, mémorisation et imagination sont indissociables. Il s’agit d’un même processus cognitif. De même que je pense aussi que le langage verbal va surdéterminer peu à peu toutes les autres significations et permet « de réactualiser un acte, ce qui renforce énormément la représentation, lui donnant une quasi matérialité vis-à-vis de laquelle le (ou les) locuteur pourront se distancier », mais je dirais plutôt qu’il ne renforce pas simplement la représentation, mais crée l’illusion de la représentation. En apposant des catégories verbales sur le monde, le langage crée l’illusion d’un monde « objectivement » prédécoupé selon ses propres catégories. Alors, oui, il y a bien une nature, un monde extérieur indépendant de notre vision, une cosmogénèse, mais ce n’est que pure illusion.
Je crois que l’étape décisive, dans ce processus d’extériorisation du monde et de création d’une Nature originelle imaginaire, c’est le passage de l’oralité à l’écriture. L’oralité permettait encore une certaine souplesse des catégorisations et une recréation du legs de la pensée durant sa transmission, alors que l’écrit fige à la fois les objets du monde et les récits antérieurs. On entre bien là dans ce que Camatte nomme une « linéarisation de la pensée et donc une réduction de la rayonnance du langage, de sa polysémie ». Mais cela va au-delà, cela va jusqu’à la création d’une « Nature », c’est-à-dire d’un monde imaginaire pré-culturel, ou même à la fois pré et extra-humain. Dieu est le verbe, comme le constate Camatte, c’est le verbe créateur du cosmos, de la « Nature », mais ce n’est pas une invention du judaïsme, c’est beaucoup plus ancien.
La transformation du monde en nature est un acte imaginaire qui donne le droit de poser l’humain et son extériorité, cette dernière étant soit une Ressource à domestiquer pour l’adapter à l’humain (agriculture, puis science et Modernité), soit une Mère sacrée et violée en permanence qu’il faut préserver dans sa pureté. Cette double construction imaginaire de la Mère et de la Ressource est, d’une part, complémentaire et, d’autre part, empêche véritablement de sortir du cercle vicieux de la relation entre l’humain et son milieu car elle conduit à une impasse intellectuelle : si nous vivons, nous « dénaturons », et la seule façon de protéger véritablement cette nature serait de disparaître.
Le cheminement à partir de la réflexivité humaine jusqu’a l’opposition entre l’humain et le monde n’était sans doute pas inéluctable, mais il a été grandement favorisé par l’invention de l’écriture, concomitamment avec celle de l’État, du productivisme et de la division sociale. La sédentarisation a certes favorisé le développement de techniques et permis aux sociétés de techniciser leur milieu. La relation technique au monde n’est pas une invention du néolithique, elle est particulière au genre Homo qui a très tôt utilisé cette médiation d’un corps inorganique dans sa relation à son milieu, ce que je nomme sa corporéité technique. Ce processus est irréversible : le milieu originel qui a vu naître le genre Homo a disparu, et le milieu où vit Homo depuis des lustres est complètement bouleversé et façonné par sa technique. Opposer donc technique et nature revient à dire que les humains pourraient survivre dans un monde sans terre défrichée, sans charrue et sans arbre fruitier, par exemple, ce qui est une absurdité (sauf pour une poignée de primitifs, et encore, je n’en suis pas sûr). Il n’y a donc pas d’un côté l’humain culturel et de l’autre le milieu naturel, il y a plutôt des animaux humains qui ont rendu la transformation de leur milieu irréversible et qui ne pourraient plus vivre sans leur technique, pas plus que les castors sans leurs dents ou les oiseaux sans leurs bec. D’autres espèces dépourvues de technique extra-organique peuvent aussi ruiner leur milieu au point de compromettre leur propre survie.
La question essentielle où tout cela nous conduit est, à mon avis, celle du refus des techniques telles que le capitalisme les a transformées et choix de techniques sur le critère de la non division sociale et l’enrichissement du milieu ou du moins l’arrêt de son appauvrissement – questions qui demeureront à charge des communautés qui auront fait le choix de s’identifier à leur territoire non comme extériorité, mais comme prolongement d’elles-mêmes, corporalité non organique assumée.
Mais rien ne prouve que l’histoire ne fermera pas la porte à toute possibilité de choix...
Bien à toi,
Bernard