vendredi 29 avril 2016

Le singe et l'architecte : extrait

Je quittai Arturo dont le rire gras, empâté d’alcool, grinçait au milieu de la place du Rato frappée de catalepsie, bruissant de temps à autre du long frisson d’une automobile qui parcourait ses artères vides. Puis je descendis seul l’avenue de l’Escola Politécnica.
Ma vie ressemblait maintenant à la descente de cette avenue austère, encaissée, bordée d’immeubles raides et graves, alors que je m’éloignais de la façade de l’Alliance Française, de ses enflures pulpeuses au goût du style de la Belle époque – style qui, avec cette grâce si superficielle, cette ironie mousseuse, semblait vouloir bannir les stigmates des guerres et tout ramener à une parodie. Cette fleur ancienne et grise qu’était la façade de l’immeuble recelait pourtant une partie de mon passé, les longues minutes d’impatience où j’attendais Judite à la sortie de ses cours de français.
Par une association d’idées dont je ne prévoyais pas la portée, je comparais ma Judite de ce temps-là à celles, languides et inquiétantes, peintes par Gustav Klimt ; et je me moquais souvent de ce prénom terrible, au goût si funeste et sanglant, au parfum redoutable de ruse et d’hypocrisie. Dans les nuits moites de l’été où le sommeil n’arrive que par secousses, je jouais à l’inquiéter en faisant briller sous mon menton la lumière d’une petite lanterne et en pénétrant dans la chambre où elle essayait en vain de dormir. Je voulais alors me souvenir du nom de ce général auquel la Judite de la légende a tranché la tête, en la menaçant – comme si j’étais le fantôme du général au nom impossible à retenir – de revenir la torturer chaque nuit. Elle jetait vers moi un regard irrité, me lançait parfois un coussin ou un livre et déplorait que ce jeu si puéril puisse encore déchaîner mon rire.
L’amour blessé ressemble à ces enfants dont on éteint les cris réclamant l’objet idéal par un bonbon opportu­nément trouvé au fond de sa poche. Le mien se consolait d’une vétille, de cette allégorie fragile mais rassurante – l’idée qu’elle pourrait un jour le haïr, le traiter d’envahis­seur et vouloir sinon le tuer, du moins le plonger dans une atroce souffrance.
À cette pensée, mes yeux brillaient lorsque – passant devant mon immeuble sans le voir, mais en reniflant une odeur inhabituelle de caoutchouc calciné et de cendre mouillée, – je marchais vers le Grácil et frappais à la porte.
J’entrai en aveugle dans la salle de danse où des corps raidis balançaient au rythme d’une musique monotone qui sourdait des murs, du plafond, d’on ne savait où, le son propre à ce bar ou s’échouait, chaque nuit, une nouvelle onde de rêves impersonnels et de désirs banalisés, où se faisaient et se défaisaient les coteries sur un fond de parfaite indifférence. Sous la lumière froide de la piste sur laquelle personne ne semblait danser, mais où des silhouettes éparses se déhanchaient simplement au son de leurs voix, soucieuses de captiver leur partenaire en appuyant leurs propos d’une pantomime burlesque et statique, se distinguait le corps chatoyant de Dulce, la couturière de la rue de la Rosa, traçant des sillons de couleurs énergiques parmi les quilles mortes des danseurs. J’observai un instant le mouvement pendulaire de sa croupe rebondie, son accoutrement chamarré fait de grands pans de tissu assemblés en patchwork selon une logique qui n’appartenait qu’à elle – robes qu’elle se confectionnait avec les restes de ses clientes et dont le mauvais goût sautait aux yeux, aveuglait, étonnait au point que l’attention qu’on était forcé de leur porter finissait par les faire trouver belles, analogues à des oeuvres d’art d’une compréhension difficile.
Un bras entourait mes épaules, m’accueillait dans ce lieu que je ne fréquentais plus depuis des années ; je reconnus des visages ; j’étais à Lisbonne enfin, la seule ville au monde où je n’étais pas un inconnu, un mendiant, où j’avais une histoire, un passé et quelques grammes de prestige. Lisbonne qui m’entourait de ses voiles poussié­reuses, antiques, aussi rudes que celles des caravelles qui découvrirent le monde, de ses odeurs rances de vieille courtisane, de sa lumière grisée par le Tage, si tamisée et si lasse que les harmonies violentes de l’Algarve, ses dégradés de bleu où fondait l’or brut et sableux des falaises, le rouge cru de la terre perpétuellement blessée et saignée par la main de l’homme, ses blancs et ses ocres naïfs et vibrants, ressemblaient à ces grands films en Cinémascope où les couleurs trop aveuglantes blessent les yeux, éblouissent et jettent dans la rue un spectateur désorienté et étourdi.
Dulce m’entraîna vers l’autre salle à moitié vide et décrocha le sac de mon épaule ; puis elle me fit asseoir sur un haut tabouret ; pressant contre le mien son ventre élastique, elle me caressa d’un regard humide et effleura mes joues de ses doigts pour y sécher les larmes qui ne coulaient pas encore.
– Le pauvre, murmurait-elle. Ah ! Le pauvre...
Je tentai de comprendre en regardant autour de moi, en appelant à mon secours la silhouette de Roberto, de Paulo ou d’Amilcar, ce gros garçon couperosé dont les yeux béaient de positivité, dont les phrases débutant souvent par «C’est formidable...», tranchaient avec le pessimisme ambiant. Il s’approcha et me tendit la main, prit mon bras et le serra très fort en l’agitant.
– C’est terrible... me dit-il. Pauvre vieux ! Enfin, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Dieu merci, vous êtes en vie l’un et l’autre...
Plus rien ne pouvait m’étonner à présent que j’avais vu ces médiums à l’oeuvre. Ou alors, me disais-je, il existe, entre Lisbonne et l’Algarve, une sorte de téléphone arabe et, sans que Judite et moi ne nous en rendions compte, la ville entière était suspendue au feuilleton de nos démêlés sentimentaux.
– Quand cela s’est-il passé ? m’interrogea Dulce, la voix noyée par une compassion de mère attendrie.
– Mais il ne s’est rien passé, la rassurai-je. C’est juste une brouille...
Je lui caressais les cheveux pour lui prouver que j’allais bien, que la séparation ne m’avait pas trop affecté.
– Juste une brouille, répétai-je.
– De quoi parles-tu ? dit-elle. D’où sors-tu ?
– Mais j’arrive de l’Algarve, Dulce. Je sors du car, ma chérie !
Sentant la méprise, je commençai à pâlir ; mon corps caressé par le ventre rond de Dulce hésitait entre l’abandon à l’étreinte de ce doux réconfort et à celle de l’angoisse naissante.
– Alors, tu ne sais pas ! – Elle se tourna, cons­ternée, vers Amilcar. – Il ne sait pas... Il vient d’arriver !..
Amilcar s’accouda près de moi. Ses yeux saillants avaient l’air humides aussi, son visage prenait une expression grave comme si la collectivité l’avait chargé de la tâche ingrate d’informer le nouvel arrivé du décès qui allait l’affecter.
– On est passés tout à l’heure devant ton immeuble...
– Eh bien ?
– Il a brûlé... Il n’en reste plus rien !
Dulce se taisait, me tenait par la main, se prépa­rait à me soutenir, à recevoir mon chagrin. Mais je sentis une corde se tendre dans mon dos ; je lâchai le corps de Dulce et, bousculant ceux qui se trouvaient sur mon chemin, je poussai la porte du Grácil et remontai la rue d’Atalaia.
Sur les impressions reçues lors de mon premier passage, je calquais maintenant celles – nettes, indubitables et cuisantes comme des gifles – qui me parvenaient de la façade aveugle aux orifices flamboyant de traînées de suie, noirs diadèmes qui semblaient avoir été peints au-dessus d’eux en signe de deuil. La grande benne municipale stationnée le long du trottoir, égouttant par une fissure l’eau décantée par la masse de poussière noire et de matériaux brûlés qu’on avait retirés de l’incendie, dégageait la même odeur de cendre et de caoutchouc que celle que j’avais sentie précédemment.
Je m’installai sur le perron de l’immeuble d’en face, les yeux grand ouverts, le coeur battant, afin de mettre de l’ordre dans le cortège anarchique de pensées et de sensations qui m’assaillaient quand la porte s’ouvrit sur le pas traînant du voisin qui, me poussant d’une main, posa son corps lourd à côté du mien.
Il m’inondait déjà, croyant m’être utile, de tout le savoir qu’il avait accumulé, ressassé et transformé en une bouillie compacte et indigeste depuis que l’événement s’était produit. Cela datait de trois jours auparavant. Un court-circuit ou un accident domestique, on ne savait pas encore. Il n’y avait pas eu de blessé. L’intérieur de l’immeuble avait été entièrement consumé car les pompiers, au lieu de livrer bataille aux flammes, avaient succombé aux pièges des rues étroites du Bairro Alto, ses accès tortueux, les voitures mal stationnées, les balcons trop saillants, tout ce qui rend ce quartier si attirant aux yeux de ceux qui n’y habitent pas et parfois si tragique pour ceux que le destin a emprisonnés dans son labyrinthe.
Le groupe du Grácil arrivait et posait à mon voisin les questions auxquelles il m’avait déjà fourni les réponses, mais qu’il répétait sans se faire prier avec les mêmes mots et les mêmes phrases, avec l’intonation rodée d’un guide de monument historique.
– Pas de chance...
– Ça doit faire un choc de voir ça...
– Pauvre Jaime !
Las d’entendre leurs jérémiades, je m’efforçai d’avoir l’air joyeux et les entraînai dans les rues.
– Allons boire. J’ai gagné de l’argent. Et vous savez comment ? En peignant des cafés. J’ai peint des ânes, des crevettes... des crabes ! Je vais tout vous raconter...
Ils me soutenaient de leurs bras comme un convales­cent. Mon corps fiévreux ne pesait plus rien et je le leur abandonnais.
Nous entrâmes dans le bistrot de João, un Cap-ver­dien ; quelques musiciens achevaient une morna. Ils vinrent nous saluer.
– Alors les gars, en forme ?
– Jouez-nous quelque chose de triste.
– Tu es triste, ce soir, Jaime ?
– J’ai rompu avec mon passé... ou plutôt mon passé a rompu avec moi.
Je m’efforçai de rire. J’embrassais Dulce et la faisais tanguer au son des accords frêles des mandolines.
J’avais tout perdu.
L’aspect irrémédiable de la destruction de ce que nous possédions, nos documents, nos meubles, nos vêtements, nos livres et tout le reste – en particulier mes toiles, mes dessins, mes instruments de peinture, (toutes mes toiles car j’avais eu la mauvaise idée de les rassembler avant de partir pour les mettre chez moi, en sécurité !) – m’affectait surtout parce qu’il me semblait que ma séparation d’avec Judite prenait, après cette catastrophe ou peut-être à cause d’elle (de son sens brutal et cruel), un caractère définitif. Un doigt de feu posé sur ma tempe vrillait à l’intérieur de mon crâne une idée unique : elle ne te reviendra pas !
J’avais commis l’erreur funeste de retourner dans cette ville d’apocalypse, torturée par son destin, brassée par des forces obscures qui faisaient s’écrouler la façade d’un immeuble – remplacée en hâte par des rideaux ou des voiles de plastique tendus – , qui déclenchaient des incendies dignes de la Rome antique, ouvraient des cratères partout dans les rues, réduisaient en décombres des quartiers entiers pendant qu’il s’en créait d’autres en l’espace d’un jour, faits de briques et de tôles empilées, car Lisbonne, à l’exemple de ces corps malades, dévorés de chancres, sans cesse terrassés par des crises violentes dont ils réchappent pourtant – non par miracle mais par l’habitude de la survivance – possède une énergie souterraine recréant inlassablement de nouvelles cellules autour des organes blessés. C’était ma Lisbonne, ma ville d’apocalypse, que Pombal, perché sur son piédestal, regardait croître et s’effriter de son oeil métallique et désabusé.
Je ne comprenais pas ce que disaient les chansons des Cap-verdiens murmurées dans leur dialecte obscur mais leurs voix douces me donnaient envie d’embrasser Dulce qui riait fort en remontant les bretelles de sa robe, en vidant son verre, ne cherchant plus, comme au Grácil, à étouffer les spasmes puissants de sa gorge dont la sonorité faisait penser à des bouteilles qu’on heurte d’une pièce de métal.
Ô Judite ! Judite ! Judite !
J’enfouis ma tête dans l’encolure de ma voisine en me laissant griser par les rires des autres, par les cris aigus de Dulce et son parfum de résine fraîche.
– Pauvre petit ! Pauvre petit !
Je ne souhaitais surtout pas qu’elle continue à parler, ni à rire, ni à me plaindre. Je glissai ma main sous sa jupe fleurie et remontai jusqu’à ne penser à rien d’autre qu’à la surface massive et dure de ses jambes, leur contact âpre et doux semblable à la peau d’une amande. Elle rabattait mes mains en criant et les musiciens – amplifiant leur rythme, jetant dans les miroirs des rires énormes identiques à des pianos aux touches d’ivoire longues et lumineuses – , embrasèrent la salle d’une salve de samba.
Je pris Dulce par le bras et l’entraînai par-delà l’étroit corridor couvert de faïence ruisselante qui servait de décor aux musiciens, puis, dans cette percée glaciale vibrant d’ondes étouffées, je poussai une porte.
J’embrassai Dulce face au miroir et, soulevant le pauvre rideau de théâtre rapiécé de sa robe, je découvris une abondante carnation rosée qui, libérée de son étau de nylon noir, semblait s’enfler et s’évaser sous mes yeux telle une épaisse goutte de miel.
Dulce ricanait, secouait ses cheveux bruns et luisants et se moquait du chemin maladroit que je prenais pour atteindre ce port tiède et servile où je voulais, la nuit entière, faire bercer ma rancoeur en gémissant et en versant des larmes

http://errata-pasobrola.blogspot.fr/2016/04/publications_25.html#LSTiré de : « Le Singe et l’architecte », roman
Édition Séguier (septembre 1998)
Version numérique (février 2013
https://drive.google.com/file/d/0B7gZhpvz-svHcGNaMXdfLW5naVE/view