mardi 2 décembre 2014

Extraits de l'échange "Critique du dépassement" (partie II)



Extraits de l'échange intitulé "Critique du dépassement" :

Il me semble que la métaphore héraclitéenne qui a tant influencé Hegel puis Marx est basée sur le présupposé que certaines formes sont antagoniques et s'excluent. C'est aussi le postulat du darwinisme : la lutte pour la survie, la victoire du plus fort, des meilleurs gènes, etc. C'est une vision qui a accompagné l'essor d'une classe marchande puis bourgeoise qui visait l'extension de la domination « intérieure » – contrairement aux Empires de l'Antiquité qui avaient cette capacité que nous reconnaissons aujourd'hui au capital d'englober, (dans leur cas les peuples et les cultures conquis grâce à l’extension géographique de leur sphère de domination), c'est-à-dire d'assimiler sans détruire les principales institutions ou les systèmes de croyance des peuples soumis. La bourgeoisie a divulgué une tout autre vision ou le nouveau devait nécessairement détruire l'ancien parce qu'il lui était « antagonique ».
Concernant la vision darwinienne (et ses présupposés sociaux), on sait à présent que les espèces collaborent davantage qu'elles ne s'excluent, que leurs interactions sont plus créatrices que destructrices. Et il me semble également que la société ne procède pas par contradiction ou dépassement, mais par un renouvellement incessant des tensions entre des formes à la fois complémentaires et conflictuelles, comme c'est le cas de la relation entre capital et travail. La métaphore de la tension est à mes yeux préférable à celle de l'antagonisme de la dialectique – et elle ne peut évidemment déboucher sur aucune forme de dépassement. La fin des tensions, ou plutôt leur modification, proviennent davantage de l'usure que créent ces tensions et de l'influence que les formes neuves exercent sur les plus anciennes (la bourgeoisie a passé 7 ou 8 siècles à bouleverser la structure sociale et les instituions avant d'effectuer sa « révolution ») que d'un choc brutal parce que « contradictoire » ou d'un antagonisme dialectique.
C'est pourquoi il n'y a pas eu de réelles ruptures ou discontinuités dans l'histoire et que le principe à l'œuvre, celui de la géométrisation de l'espace et de la spatialisation du temps, a progressé de manière presque parfaitement linéaire depuis le début des civilisations humaines jusqu'à aujourd'hui où il a envahi tous les aspects de l'existence, même les plus intimes. Depuis les Modernes, la connaissance est assimilée à la mesure quantitative. De nos jours, la connaissance de soi devient le « quantified self ». L’avenir s’affiche comme la promesse d’un mode d’existence planifié et presque totalement programmé.
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Ce que je nomme fictionnel , c’est ce qui échappe au déterminisme du fonctionnel, puisque ce dernier contraint en partie l’imaginaire social. Je considère qu’il existe une relation dynamique entre ces 3 entités : fictionnel, imaginaire et fonctionnel. Le fictionnel n’acquiert une « puissance d'opérativité, d'effectivité », pour reprendre tes termes, qu’en tant que moteur ou source de significations collectives qui, validées par la société ou par le pouvoir social, s’incarnent dans des institutions. Ces significations ne peuvent être purement arbitraires, mais tiennent nécessairement compte du fonctionnel (sauf en de rares cas, comme au cours de crises mystiques conduisant à des suicides collectifs ou autre…). Le fictionnel, s’il est le moteur indispensable à la création de significations sociales, est inefficient s’il est en trop grande rupture avec l’imaginaire social, par exemple s’il se réfère à une axiologie étrangère à une société donnée.
L’imaginaire social n’est pas une simple somme de fictions arbitraires ou de récits individuels (…) mais un ensemble plus ou moins cohérent de significations. Ces significations sont une création fictionnelle collective capable, par exemple, de faire émerger au sein de sociétés vivant dans l’indivision des Big men, des sorciers ou des rois divins, ou de donner sens à l’échange de biens là où régnait l’autarcie (potlatch, kula etc.)
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En ce qui concerne le « dépassement », je pense que ce concept s’éclaire à travers la métaphore de l’Être apparue chez les présocratiques, chose qui peut tout aussi bien être nommée Néant pur. Ces entités antagoniques sont censées mettre en marche la mécanique de la dialectique et du devenir, un mouvement de formes vides puisqu’elles ne correspondent à rien d’existant dans le monde. Pour que ce système fonctionne, il faut que toutes les choses du monde possèdent la même essence, que cette essence soit rationnelle, ce qui conduit à une vision déterministe du nécessaire dépassement. Vision qui est aussi autojustification de la domination et du progressisme. Il n’est donc pas du tout étonnant que cet automatisme absurde de la dialectique et son aspect téléologique aient plu aux tenants de la domination universelle, bourgeois ou idéologues communistes, objectivistes et matérialistes historiques de tout poil.
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Les démographes estiment que, grâce à la sédentarisation agraire du néolithique, la population mondiale est passée de 7 millions à 200 millions d’individus il y a 10 000 ans. Les effets démographiques de la révolution industrielle, puis de la révolution verte, sont tout aussi spectaculaires : nous étions 1 milliard en 1800 et nous sommes 7 milliards aujourd’hui. Nous sommes bien entendu redevables à la technique de ce beau succès démographique. Sans elle, nous n’aurions pas été aussi envahissants. Mais sans leur technique, les castors et les oiseaux ne sauraient pas construire des barrages ni fabriquer des nids et leur existence serait elle aussi plus précaire.
Je ne pense donc pas qu’il soit « mal » en soi de s’ « approprier la nature » – toutes les espèces le font à leur échelle –, ni que nous soyons « sortis de la nature », car, nous nourrissant d’animaux et de végétaux, nous subsistons grâce aux ressources terrestres comme toutes les autres espèces, celles précisément que nous considérons comme « naturelles ». La question posée en termes essentialistes : « l’homme » d’un côté, la « nature » de l’autre, correspond à la tradition dualiste qui ne peut déboucher que sur un humanisme désespérément hypocrite du type : « Il faut rendre l’homme meilleur pour sauver la nature », ou : « Nous devons respecter la nature comme notre propre mère », métaphores prisées par les éco-développementistes durables et qu’ils utilisent à la manière d’un écran de fumée.
La question telle que je la vois est plutôt la suivante : pourquoi une espèce qui a obtenu un tel « succès » démographique et qui possède de si performants outils techniques est-elle incapable d’éviter d’œuvrer à sa propre disparition alors qu’elle est consciente du risque existant ?
Je prends le risque de formuler quelques hypothèses.
Grosso modo, la technique humaine n’a pas dû beaucoup perturber les équilibres écologiques tant qu’elle demeurait une technique rudimentaire de cueillette et de prédation : javelots, arcs, filets de pêche, pièges ou bâtons à fouir, par exemple. La technique humaine a commencé à produire des effets délétères sur l’environnement lorsqu’elle est devenue une technique de production, soumettant le biotope à un surrendement en forçant la croissance végétale et les naissances animales par la domestication des espèces sauvages.
La prédation pratiquée par les chasseurs-cueilleurs ne permet pas de transformer durablement l’espace ni d’appauvrir les sols. Leur existence se déroule encore dans un flux temporel qui correspond au cycle normal des saisons. La survie dépend de la symbiose avec les autres espèces et il n’est pas question de forçage, c’est-à-dire d’accélérer le temps en contractant la période de maturation des espèces nourricières.
Les peuples d’agriculteurs-éleveurs ont instauré une logique projective qui exige non seulement une telle accélération du temps, mais également une planification et une anticipation mentale du résultat. L’espace du chasseur-collecteur nomade est fortement temporalisé, alors qu’ici on accède à la vision mentale des tranches de temps s’étalant dans l’espace construit et le temps devient une dimension spatialisée. La sédentarité favorise également la géométrisation de l’espace qui permet, par exemple, d’acheminer l’eau là où on en a besoin, ou de centrer l’espace vécu sur les symboles du pouvoir (temples, palais, etc.) La logique projective s’accompagne de la naissance d’un nouvel imaginaire, celui de la connaissance spatiale et empirique dont le but est d’accélérer la concentration du temps. Au bout de quelques millénaires la parole elle-même (flux temporel d’apparence immatérielle) se spatialise à son tour en s’objectivant dans l’écriture. La parole devenue signe spatial défie le temps et envahit l’espace, gravée dans la pierre pour l’éternité. L’imaginaire de la rationalité trouve sa source dans ce phénomène de spatialisation et le succès de la logique de projets/résultats/planification/anticipation renforce cet imaginaire, ne serait-ce qu’en provoquant une multiplication des ressources et des expansions démographiques sans précédent.
Voilà donc, très succinctement résumée, ma vision de l’imaginaire de la rationalité né des techniques de production et du surrendement. La révolution agricole du néolithique a permis une révolution technique qui s’est poursuivie jusqu’à la révolution industrielle de l’époque moderne, puis l’application des méthodes industrielles à l’agriculture (révolution verte).
Tout cela s’est fait dans un laps de temps relativement court, un peu plus de 10 000 ans, et l’imaginaire social subit encore la fascination de l’immense « succès » de ces révolutions et de leur fabuleux cortège de découvertes empirico-scientifiques. L’univers rationalisé et quantifié s’avère cependant étouffé par la géométrisation qui ôte à l’espace son caractère vivant – géométrisation qui est d’ailleurs la condition de survie d’une part croissante de la population à la suite de l’explosion démographique et de la désertification des campagnes.
Le capital n’a fait que généraliser à l’échelle mondiale et rendre cruellement visible l’immense froideur de ce processus de rationalisation/spatialisation. Il a mis à nu le cœur du mécanisme, débarrassé de tous ses oripeaux mystico-religieux et de toute ambition paternaliste ou humaniste. Cette vision sinistre fascine toujours, mais provoque aussi aujourd’hui un réel désarroi social car les cadres imaginaires qui ont précédé la logique projective ont pratiquement tous été détruits et nous n’avons pas, si je puis dire, d’ « imaginaire de rechange ». L’évolution de l’imaginaire social est un processus lent comparé aux transformations rapides auxquelles nous ont habitués ces révolutions. Il ne semble y avoir aucune issue à la logique du surrendement qui ne fait que s’accélérer, et l’exil mental que supposerait l’ouverture à d’autres imaginaires n’est pas à notre portée. Aucune tentative existante de mode de vie « alternatif » n’échappe à la logique projective et à l’imaginaire de la quantification.
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Je m’interroge sur ce que signifie l’expression « irrationalité des fins » ? Je suis d’avis que l’appréciation des fins appartient au domaine axiologique. Une fin, en particulier une fin historique, est une signification indépendante de la raison instrumentale, alors que cette dernière relève du fonctionnel et du domaine de l’activité pratique.
Lorsque, par exemple, un chasseur préhistorique se couvre le crâne d’une tête de cerf pour dompter l’esprit du gibier, il met en œuvre une stratégie que nous jugerions aujourd’hui « irrationnelle », car nous ne croyons pas à la magie ni qu’il existe dans le monde une entité telle que l’ « esprit du gibier ». Cependant, le chasseur y croit. Mais il sait aussi que s’il attendait au pied d’un arbre avec ses cornes de cerf accrochées à son front, il ne pourrait atteindre son objectif qui est de tuer le gibier pour s’en nourrir. Ce ne serait pas « fonctionnel » en ce sens que cela ne serait pas d’une grande utilité pour son activité vitale de base (même si cette notion est approximative car, passé l’inventaire problématique des besoins élémentaires, la frontière devient floue entre besoins et désirs). Sa « raison instrumentale » lui dicte donc de projeter une tige en bois se terminant par une pierre coupante afin qu’elle pénètre dans le corps de sa victime. Le rituel magique vient seulement surdéterminer l’activité pratique : il ne peut lui être substitué, mais il ne lui est pas non plus contradictoire. On peut juger (en fonction de notre propre connaissance et expérience physique) que le chasseur résout correctement le problème pratique, et on peut également apprécier les moyens qu’il emploie à cette fin, sans préjuger d’ailleurs de l’absolue nécessité de se nourrir en tuant du gibier ou de la « rationalité » de cette fin qui nous entraînerait dans le domaine axiologique. Ce qui est important pour la suite de notre propos, c’est que le rituel magique pourra demeurer le même pendant une période éventuellement très longue, alors que l’arme évoluera sans cesse et dynamisera ainsi le domaine du fonctionnel. Il faudra alors se poser la question de l’articulation entre ces divers domaines.
La raison instrumentale peut s’acquitter plus ou moins bien de tâches simplement fonctionnelles. En revanche, il n’y a pas de critère « rationnel » ou « objectif », pas de critère autre qu’imaginaire (je reviendrai ultérieurement sur ce mot) pour déterminer la validité historique, politique, ou autre, des tâches effectuées, ou leur valeur morale puisqu’il me semble que le terme de rationalité est utilisé en ce sens dans l’exemple qui va suivre. Suffit-il d’opposer, comme l’a fait Jacques W. dans notre précédent dialogue, ceux pour qui « le régime nazi est fondamentalement irrationnel » et les « révisionnistes » pour qui le nazisme serait le résultat logique de contingences historiques comme la crise des années 30 car, selon eux, « il ne peut y avoir de système totalement irrationnel » ? N’y aurait-il pas d’autre attitude possible qu’un jugement moral sur la rationalité ou l’irrationalité des fins ?
Juger l’histoire à l’aune de la « rationalité », ou parler de « l'articulation entre la continuité rationnelle et l'événement irrationnel », c’est prendre le parti du schéma hégélien de la raison universelle occidentale. On sait combien cette théorie est pernicieuse et a pu historiquement accompagner la croyance aux âges de l’humanité (« le pays de l’enfance qui, au-delà du jour de l’histoire consciente, est enveloppé dans la couleur noire de la nuit… »), ou à la « Théorie de la dégénérescence » de Morel et celle des eugénistes comme Galton, et combien l’influence de ce dernier a été forte sur Darwin et l’a rapproché de la sociobiologie. La raison dans l’histoire, c’est le drapeau de tous les totalitarismes et la justification de toutes les conquêtes (Pour prendre un exemple tiré de l’actualité, faut-il penser que les actes de l’État islamique sont irrationnels et que les frappes des coalisées constituent une réponse rationnelle ou s’agit-il d’un jugement de valeur dépourvu de toute « objectivité » ?)
Quant au concept de « contre-rationalité » dont parle Jacques W. dans sa note, concept qui prétend établir une distinction entre le génocide « inutile » des Juifs et le génocide « utile » des Indiens ou autres populations autochtones, lesquelles, contrairement aux Juifs, auraient constitué « un obstacle à la modernisation », cela me semble encore plus ahurissant que les théories « révisionnistes » évoquées plus haute et l’on voit là encore les dérives sournoises auxquelles peut conduire la conception rationnelle de l’histoire.
Existe-t-il, comme le laisse supposer son message, une « dimension objective originelle » de la raison, donc une opposition entre raison objective et raison subjective, raison universelle et vérification quantitative pragmatique, objectivisme et relativisme, etc. ?
Sur la critique du rationalisme objectiviste, je renvoie au dialogue précédent et en particulier à mon message du 9 juin 2013. Je ne vais pas reprendre ici les étapes du raisonnement, mais j’en rappelle la conclusion : « La rationalité n’est pas réductible à un mode d’explication, à une logique opérationnelle ou à une téléologie. La rationalité implique le systémisme. C’est un processus de totalisation aggravé par le fait qu’il ne cherche pas seulement à instituer, mais à transformer. Qu’il ne se reconnaît pas comme une forme d’imaginaire particulier, mais qu’il se veut universalité – et universalité quantifiée (mathématisée). C’est une vision du monde qui débouche logiquement sur l’instauration du règne du super-calculateur (ordinateur) et du modèle statistique ou mathématique. »
Il y a donc un malentendu de taille à ce sujet qui rejaillit peut-être sur l’analyse de la continuité et la discontinuité. Le rationalisme objectiviste ne se reconnaît pas comme une forme d’imaginaire particulier, mais pose la Raison comme l’universalité, une forme dotée d’une essence supérieure à tout autre imaginaire.