mardi 7 juillet 2015

Echange avec Temps Critiques à propos de Castoriadis


Illustration: Castoriadis et Rilka Walter, août 1949 -
Couverture du premier numéro de "Socialisme ou barbarie", 1949

Bernard Pasobrola, le 04/07/2015 à 19 :13
 Laurent, en complément de mon message d’hier et pour voir la question sous un angle plus théorique, je crois que le fond de notre divergence vient de nos appréciations différentes de l’hégélo-marxisme.
Je lis dans vos critiques (je parle de JW et toi) sur le supposé anhistoricisme de mes propos un attachement encore très fort à la philosophie de l’histoire de Hegel et à sa téléologie. L’idée de la progression « dialectique » de la raison et de l’universel sont à la base de vos raisonnements et j’ai l’impression qu’il vous est difficile de vous passer de l’idée de « dépassement » – à en juger par l’avertissement de JW qui précise sur le blog qu’il n’est pas question de rejeter cette notion, que tout cela n’est encore qu’en débat, etc.
Tout cela est loin d’être étonnant car l’hégélo-marxisme a imprégné notre génération au point qu’il semble impossible intellectuellement de sortir du matérialisme objectiviste. C’est pourquoi certaines questions posées sur cette liste sur le « moteur de l’histoire », le rôle de l’imaginaire ou autres sont finalement assez facilement éludées. On prend, par exemple, chez Castoriadis ce qui tombe sous le sens, comme sa critique de la valeur marxienne, mais on ne se prononce pas (ou on reste très discret) sur son anti-objectivisme et son anti-hégélianisme par ailleurs.
J’ai constaté à quel point l’attachement à l’hégélo-marxisme a structuré le mental de notre génération sur le stand de Scrupule à la Comédie du livre quand j’ai échangé quelques idées avec Sergio Ghirardi. J’ai vu une grande perplexité dans son regard lorsque j’ai suggéré que Vaneigem et lui-même oublient Hegel et sa « négation », invention qui joue chez les « révolutionnaires » le rôle du messie chez les anciens Hébreux. On attend en vain les effets de cette fameuse « négation » depuis si longtemps, mais on va quand même transmettre cette croyance à la génération suivante pour que la foi survive – alors que la rationalisation progresse linéairement et que la positivation du monde a effacé chez le plus grand nombre le souvenir et la possibilité même de la « négation ».
Tout cela pour dire que la critique du rationalisme est certes plus difficile que l’obéissance aux exigences des vieilles théologies rationnelles et qu’elle ne signifie pas pour autant qu’on adopte une attitude relativiste. Je crois que les formes, institutions ou concepts ne sont pas le « reflet », l’expression ou la manifestation de l’« objectivité » (théories de la vérité) pas plus qu’ils ne sont dépourvus de fondement, subjectifs ou simplement arbitraires (relativisme). Ils ne sont envisageables qu’en tant qu’interactions entre des individus incarnés et le monde. Il n’y a donc pas pour moi de lois de l’histoire (ni de dépassements, ni d’ « orgasmes »…) mais des phases que l’on peut examiner sous différents angles à travers diverses périodisations, sans les hiérarchiser d’un point vue européocentriste.
Bernard 
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Jacques Wajnsztejn , le 5 juillet à 09 :43

Bernard,
Pour ma part une réponse attendra quelques mois car mon travail autour de la religion et la communauté ((voir l’envoi que je vais vous faire dans les heures qui viennent) a stoppé net celui sur « l’Aufhebung ».
Toutefois, en passant, un mot sur Castoriadis : notre référence positive à Castoriadis est en fait une référence à Socialisme ou barbarie et au Casto signant Chaulieu-Cardan et donc à un Casto encore largement hégélien, son tournant n’apparaissant que progressivement à partir de 1964-65 avec son texte « Marxiste et théorie révolutionnaire ». Et encore est-il abusif d’y parler de son anti-hégélianisme. J’ai les 4 numéros (36 à 40) de la revue qui correspondent à cet article sous les yeux et la distance qu’il prend avec le déterminisme marxiste ne me semble pas fondamentalement différente de celle que nous suivons. Il y parle d’ailleurs (n° 37) d’une nécessaire transformation de la dialectique (p. 46) et non pas de son rejet. Il y critique l’Esprit absolu et surtout « l’homme total » ce qui, pour ce dernier point, a toujours constitué pour nous une base de départ à nos élaborations critiques. Quant au « sens de l’histoire » nous n’y faisons jamais allusion et bien au contraire puisque pour nous les orgasmes de l’histoire (dont tu te moques trop facilement) et les événements historiques sont justement une « preuve » de l’indéterminé.
Dans le n° 38, après avoir fait dans les n° 36-37 une critique de la rationalité hégélienne réduite à une ruse de la raison, un long développement sur révolution et rationalisation s’annonce ((p. 74-75) qui fait état des possibilités « sans limite assignable » de la rationalisation mais non pas pour en critiquer le principe mais simplement pour révéler le fait qu’il faudrait en prendre la tête dans le cadre d’un processus fondamental de transformation du monde qui, pour lui, ne peut qu’être une rupture comme l’ont été « l’invention du feu ... les soviets et quelques autres événements encore dans l’histoire de l’humanité (qui) ont bien eu lieu à un certain moment, et ont séparé profondément ce qu’il y avait avant de ce qu’il y a eu après » (p. 76). Que disons-nous d’autres ? Enfin, dans le n° 40, sa critique du structuralisme et de L. Strauss l’amène à relativiser l’usage tout terrain de la dimension symbolique et à mettre en avant l’irréductibilité des institutions à une simple explication symbolique (p. 38). Sous-entendu, la dimension sociale-historique (et politique dirais-je) reste essentielle.
Il me semble que c’est plutôt toi qui fait preuve de déterminisme en disant que cela fait trop longtemps que nous attendons les temps de la négation... pour que celle-ci ne soit pas qu’un nouvel opium du peuple.
Par la suite la seule référence positive que nous faisons à Casto est son article signé JP. Coudray en mai 68.
Pour le reste, c-à-d le Casto moderne je te renvoie aux critiques publiques qu’en a fait JG et par exemple à sa critique de la notion d’imaginaire qui pour Castoriadis devient « l’explication tout terrain » qu’il développe dans les dernières pages de son article du n°40 ; ou alors à la façon dont je traite ça à propos de la valeur quand je pose la question de savoir si c’est plutôt une représentation ou bien une « signification imaginaire sociale ».
Bien à toi et donc sûrement à suivre ...
JW
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Bernard Pasobrola, le 5 juillet 2015 à 23 :11

Jacques,
Ce que tu dis sur Castoriadis me semble tout à fait inexact.
Tu n’ignores pas que Nicolas Poirier a fait paraître en 2009 un volume intitulé « Histoire et création » qui exhume des inédits de Castoriadis écrits avant 1965, notamment sa thèse de doctorat inachevée.
Dans « Fait et à faire », Castoriadis écrit à ce propos : « Je suis venu à Paris en 1945 pour faire une thèse de doctorat de philosophie dont le thème était que tout ordre philosophique rationnel aboutit, de son propre point de vue, à des impasses. » (C’est moi qui souligne)
Poirier fait remarquer, preuve à l’appui, que, contrairement à une idée reçue, il n’y a pas de coupure entre la période « militante » ou « politique » de SOB et la période « philosophique » d’après 68.
Ce sont donc les travaux préparatoires à sa thèse écrits entre 1946 et 1948 que Poirier a placés en début de volume. Ils constituent déjà une critique en règle de Hegel et de la dialectique.
Castoriadis a perçu précocement l’aporie de la négation puisqu’il écrit à cette époque : « La négation en tant que forme universelle du développement souffre, dans la logique hégélienne, d’une fâcheuse indétermination. Il est facile de voir les difficultés insurmontables que créeraient les interprétations possibles de cette catégorie fondamentale. En effet, si on donne à négatif le sens de contraire, on s’aperçoit rapidement que d’une part il s’agit là d’un contenu anthropomorphique, d’autre part d’un contenu extrêmement vague et variable. Si, par contre, on donne à la négation le sens de la « contradiction », on constate aisément que cette négation est réduite simplement à la différence, et que la différence est analytiquement contenue dans le développement. La contradiction qui ne se laisse pas réduire à la différence, ou la différence absolue, est une notion limite inutilisable pour l’examen d’un développement concret. »
Dans les textes postérieurs, entre 1955 et 1964, il récuse de façon plus précise le matérialisme historique et le logicisme hégélien. « L’histoire ne peut être pensée selon le schème déterministe (ni d’ailleurs selon un schème "dialectique" simple), parce qu’elle est le domaine de la création. [...] nous serons amenés à opposer la vue selon laquelle l’histoire contient la création comme moment essentiel à la vue connue selon laquelle l’histoire déploie indéfiniment, développe au sens littéral du terme, ce qui était contenu en elle à l’origine (et dans ce qui a précédé cette origine) - que ce développement ait lieu d’après un schéma déterministe de causes nécessaires et suffisantes, ou d’après un schéma "dialectique" de moments qui sont niés l’un après l’autre dans un sens nécessaire et déterminé. »
Il y a donc un cheminement cohérent entre les textes écrits à partir de 1946 et « Le marxisme : bilan provisoire » paru dans SOB en 1965 où il affirme les principes de base de sa théorie et écrit notamment : « L’"unité dialectique" de l’histoire est un mythe. [...] La philosophie de l’histoire marxiste est d’abord et surtout un rationalisme objectiviste. [...] Un dépassement révolutionnaire de la dialectique hégélienne exige non pas qu’on la remette sur les pieds, mais que, pour commencer, on lui coupe la tête. »
Ta vision qui fait de Castoriadis un hégélien plutôt orthodoxe qui se détache « progressivement à partir de 1964-65 » de l’hégéliano-marxisme est donc tronquée. L’essentiel de sa critique était posé dès la fin des années 40 et la rupture était déjà largement consommée en 1965.
À suivre…. 

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Jacques Guigou, le 6 juillet 2015 à 00 :51

Bonjour,
Les reconstitutions posthumes de l’œuvre d’un auteur selon l’orientation qu’on souhaite y trouver pour les besoins de sa cause sont trop fréquentes pour qu’on n’y accorde un certain crédit. Voir dans le parcours théorique et politique de CC une « cohérence » et une continuité impeccable (et implacable!) relève de l’imagerie pieuse. Il y a bien chez le CC publié (les montages sur des écrits posthumes sont le plus souvent douteux), une rupture politique et philosophique qui s’opère dans la seconde partie des années 60 ; années qui sont celles de la dissolution du Groupe SoB et… de Mai 68. Et cette rupture est très explicite dans l’opus magnum de CC, « L’institution imaginaire de la société ». La composition même de ce livre exprime cette rupture : la première partie tire un bilan politique des années SoB et contient une critique du marxisme mais une critique qui reste dans la dimension de ce qu’il appelle « le social-historique » ie. dans une conception orientée de l’histoire. La seconde partie essentiellement philosophique et largement métaphysique pose les bases de ce qui va devenir pendant 30 années sa vision d’un imaginaire social « instituant », d’un « magma originaire », d’un indéterminé général, tout cela débouchant sur « l’Autonomie », l’autogestion, et un compagnonnage avec…la CFDT ! Bien évidemment c’est après 68 qu’il ouvre son cabinet de psychanalyste et qu’il fonde avec Pierra Aulagnier le « Quatrième Groupe », celui qui veut introduire du culturel, de l’anthropologique dans le freudisme. En cela aussi aussi il y a rupture avec le matérialisme critique de SoB.
Rupture encore et elle n’est pas que philosohique elle est politico-stratégique celle qui conduit CC à la pire méprise : son livre proUS « Devant la guerre »(1981) qui annonce comme imminente la Troisième Guerre mondiale en faisant de l’appareil militaro-bureaucratique soviétique le Grand Satan ! Écrire cela quelques années avant l’effondrement de l’URSS et des pays de l’Est, fallait le faire !
Où est le « cheminement cohérent » que Bernard et son référant Poirier veulent accréditer post mortem à CC ?
Castoriadis n’a pas été « un Titan de l’esprit » comme l’a écrit « l’Indigné » Edgar Morin à la mort de Castoriadis. Il a cherché des voies, il a rencontré des impasses, il s’est trompé, il est devenu spéculatif, idéaliste, imaginiste… Mais il reste, avec d’autres, notamment Claude Lefort, un intervenant politique et théorique majeur et fécond dans la période couverte par le Groupe SoB (1948-67). C’est celle qui a été « créative » à nos yeux et non la suivante.
JG
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Bernard Pasobrola, le 6 juillet 2015 à 01 :47

Jacques,
Si Poirier est un faussaire qui a « réécrit » la thèse de doctorat de Castoriadis, voire plus, dans je ne sais quel but malhonnête, il faut dans ce cas le dénoncer haut et fort ! Or je n’ai pas eu connaissance de protestations émanant des différents courants castoriadiens et ou autres éminents spécialistes après la parution de son livre…
Je maintiens que l’œuvre de Castoriadis est cohérente, mais la cohérence ne signifie pas non évolution, statisme, répétition des mêmes thèses écrit après écrit. La cohérence ne signifie pas non plus absence de voies sans issue ou d’errements divers.
Les opinions de tel ou tel flagorneur ou l’aventure psychanalytique de CC ne sont pas ce qui nous occupe ici. La question est de savoir si la rupture de Castoriadis avec l’hégéliano-marxisme « s’opère » ou « n’apparaît que progressivement à partir de 1964-65 », comme l’affirmait le message de JW, ou si elle était consommée à ce moment-là comme je le prétends. Or cette rupture est très claire dans « Le marxisme : bilan provisoire ». Il me paraît évident que CC n’a pas eu cette brutale révélation au cous de l’année 65. Un travail critique aussi élaboré a forcément mûri durant les années précédentes.
On ne va pas faire de l’althussérisme à propos de CC et introduire des « coupures » où ça nous arrange. Son projet était philosophique dès le départ et son idée maîtresse était la critique du rationalisme, comme il le dit dans « Fait et à faire » (ce n’est pas Poirier qui le dit mais CC lui-même), tâche qu’il a , bon an, mal an, poursuivie tout au long de son œuvre.
B.
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Bernard Pasobrola, le 6 juillet 2015 à 09 :23

À JG et JW,
Chacun prendra ce qu’il voudra chez Castoriadis et rejettera le reste. Tout n’est pas à accepter ou réfuter en bloc, mais à critiquer en fonction de sa propre vision (en essayant de garder une certaine cohérence car on ne peut pas à la fois rejeter la notion d’imaginaire castoriadien et avoir recours éventuellement à celle de SIS – signification imaginaire sociale – à propos de la valeur).
Il ne s’agit pas de s’enferrer dans l’herméneutique, mais il peut être utile au débat de retracer l’historique de l’œuvre de la façon la plus exacte possible.
Ci-dessous le passage de « Fait et à faire » où Castoriadis décrit son parcours[1]. On voit que, selon lui, il a introduit l’idée d’ « imaginaire instituant » dès 1951, et que le processus de distanciation d’avec Marx s’étend de 1953 à 1960, processus au bout duquel « son système est rejeté » (1960) et « l’idée de l’institution imaginaire de la société atteinte » (1960-65).
Il n’y a donc, à moins de le prendre pour un fieffé menteur, aucune rupture à cette période, mais un détachement précoce de l’hégéliano-marxisme et une critique du rationalisme objectiviste dès la première partie de l’œuvre, idées qui ont guidé sa critique politique dans SOB et expliquent la clairvoyance de ses analyses que bien peu partageaient à cette époque parmi les hégéliano-marxistes.
On pourra revenir sur la suite de son parcours, plus compliqué voire plus chaotique, mais on ne peut pas le transformer en bon hégéliano-marxiste (défenseur d’une « vision orientée de l’histoire ») qui aurait mal tourné après 68. Cette vision ne correspond pas, je crois, à la réalité.
B.
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[1] « J’ai été subjugué par la philosophie dès que je l’ai connue, à treize ans. (Une vente de livres d’occasion à Athènes m’avait permis d’acheter avec mon maigre argent de poche une Histoire de la philosophie en deux volumes, honnête démarquage d’Uberweg et de Bréhier. Puis, en même temps que Marx, étaient venus Kant, Platon, Cohen, Natorp, Rickert, Lask, Husserl, Aristote, Hegel, Max Weber, à peu près dans cet ordre.) Depuis, je n’ai jamais cessé de m’en préoccuper. Je suis venu à Paris en 1945 pour faire une thèse de doctorat de philosophie, dont le thème était que tout ordre philosophique rationnel aboutit, de son propre point de vue, à des apories et à des impasses. Mais, dès 1942, la politique s’était avérée trop absorbante et j’ai toujours voulu mener l’activité et la réflexion politiques sans y mêler directement la philosophie au sens propre du terme. C’est comme idées politiques, non pas philosophiques, qu’apparaissent dans mes écrits l’autonomie (1947, 1949), la créativité des masses, ce que j’aurais appelé aujourd’hui l’irruption de l’imaginaire instituant dans et par l’activité d’un collectif anonyme (1951) ; c’est à partir d’une réflexion sur l’économie contemporaine, d’une critique immanente de son économie et de sa vue de la société et de l’histoire, non pas comme métaphysicien, que Marx est critiqué, puis mis à distance (1953, 1955-57, 1958,1960). Et c’est à partir d’une réflexion sur l’histoire et les diverses formes de société que son système est finalement rejeté, et l’idée de l’institution imaginaire de la société atteinte (1960, 1964-65). Alors seulement - comme on peut le voir dans la première partie de L’Institution - la jonction s’opère avec la philosophie proprement dite et son histoire, l’appartenance de Marx à la métaphysique rationaliste est décrite, certaines prémices de l’idée d’imagination dans l’idéalisme allemand sont retrouvées. (J’ai donné une description plus détaillée de cet itinéraire dans l’"Introduction" de La Société bureaucratique, 1972b). Ce n’est qu’après la publication de "Marxisme et théorie révolutionnaire" (1964-65) et l’arrêt de la publication de Socialisme ou Barbarie, que le travail philosophique commence à absorber la meilleure partie de mon temps libre (je n’ai pratiquement jamais cessé de travailler professionnellement, comme économiste jusqu’en 1970, comme psychanalyste à partir de 1973). Mais ce travail est tout autant, sinon davantage, préoccupation avec les présupposés, les implications, le sens philosophique des sciences, de la psychanalyse, de la société et de l’histoire, que réflexion sur les grands textes du passé. » (Cornelius Castoriadis, Fait et à faire, ed. du Seuil, 1997)