lundi 2 mai 2016

Cheveux


Des amas de cheveux crissaient sous les pieds. Une odeur âcre de talc et d'eau de Cologne prenait à la gorge. Des hommes vêtus de blanc me firent asseoir sur un fauteuil en cuir dont le fond crevé dévoilait son rembourrage en mousse jaune. – Une coupe ? – Oui. – Court ? – Faites au mieux... L'un des hommes me posa une blouse en nylon blanc sur les épaules. – La barbe ? – Oui. Il serra les lacets autour de mon cou. – Vous, touriste ? (Il ne prononçait jamais plus de deux mots à la fois). – No, desertor e desalojado.
Je regardais dans la glace la lame glisser sur ce visage planté au sommet d'une pyramide de nylon. La peau un peu enflée, les veines du cou saillant sous l'effet de la strangulation. Le regard voilé... Etait-ce sa main qui tremblait ? D'où venait ce sang qui roulait comme une perle rouge et disparaissait dans la neige ? De mon corps ! C'était mon corps qui tremblait tout entier, malgré l'ancrage de mes mains soudées aux accoudoirs.Pas bouger ! Etait-il mien ce sourire jaune de citron éclaté au milieu de la mousse à raser ? Ce nez fraîchement simiesque qu'il pinçait entre deux doigts comme on tient la queue d'un rat ? Et là haut, sous la voûte bleu sale du plafond, d'où venait cet oiseau qui agitait ses ailes de plâtre vers cet océan crasseux et voulait déverser son guano sur mon crâne, sur mes cheveux mousseux de shampooing, bouillants d'écume comme une soupe oubliée ? Qu'allait-il faire de mes cheveux qu'il caressait d'une main experte comme on tente d'amadouer une bête craintive et malade ? Et de ma tête ? La transformer, l'embellir ? alors que moi j'y avais renoncé depuis bien longtemps, trois ou quatre millions d'années, une masse infinie de temps, l'éternité... Ses doigts velus et lestes jouaient la pantomime – cadencée par le cliquetis des lames d'acier –, de la naissance et perpétuation des espèces ; dans la savane au ciel blanc, les dents noires des chacals harcèlent les éléphants sans trompe, les lapins boiteux fuient l'ombre des vautours décharnés dont les plumes volent et choient en pluie de larmes grises. Le miroir réfléchit ce jeu agile et contin­gent où le superflu devient essentiel, où l'important sombre dans l'oubli, s'enfonce dans les entrailles de la terre. À chaque moment, la légèreté éclaire et s'impose comme un guide. Le jeu établit ses règles. Il fait force de loi. Il inclut et dépasse le sérieux, qui n'est qu'une forme de non-jeu. Mes mèches se balancent sous le vent puissant de son sèche-cheveux ; un vent humide étouffe la plainte silencieuse des herbes couchées ; l'engin fredonne une mélodie nostalgique ; des chœurs gémissent dans le lointain. Ces voix parlent une langue déjà devinée, des sons familiers, des lambeaux de phrases venus d'âges incer­tains, d'hommes et de femmes à la peau lisse sous leurs vêtements illusoires, accourant de toute part, se figeant, tendus et muets, dans les fissures des murs, sous les lampes artificielles, au creux des fauteuils, les yeux grand ouverts. Avec des battements de cils et des stupeurs sincères, ils contemplent le miroir et tout à coup l'Avenir, le jeu du hasard et du temps, leur paraît la manifestation tangible, présente, indiscutable de cette Divine Plaisanterie dont l'intuition leur fut toujours si cruellement douloureuse.

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Tiré de : « Au diable vos verres », roman
Édition Séguier ( janvier 1997)
Version numérique (février 2013)


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