dimanche 1 mai 2016

Débatocrate


La débatologie faisant rage, ses flux logorrhéiques constituaient le milieu tiède et nourricier où se développaient de nombreuses espèces de communicateurs. Mais peu avaient atteint la renommée de Harry Springs. En bon débatocrate, Springs avait le secret d’être « là où il faut », afin d’« interroger les sensibilités les plus diverses » et de mettre en évidence « toute la complexité du problème », face à laquelle il n’est d’autre remède que la catharsis du « débat ».
Le journaliste lissait machinalement sa tignasse roussâtre comme si la lumière rouge venait de s’allumer sur le plateau.
« Écoutez, Nevenka, vous ne pouvez pas vous dérober au débat... »
Il venait de lâcher le mot magique et, sûr de lui, il continua à l’abreuver de ses conseils en époussetant quelques cheveux gisant parmi une fine poussière pelliculaire sur les épaules de sa veste en prince-de-galles couleur paille : « Affrontez-le et réduisez-le en bouillie. Saignez-le à blanc pour terminer en beauté votre campagne. Allez, je vous mets trois caméras, et on improvise un face à face en direct sur Hi-Channel... »
Avec l’entrain d’un manager tirant son poulain vers le ring, il la prit par le bras en serrant si fort qu’elle eut un mal fou à lui faire lâcher prise.
« Du calme, Harry, nous devons d’abord nous réunir pour parler de ça entre nous. Je vous tiendrai au courant, d’accord ?
– Okay’... » dit Springs. Puis il ajouta en agitant son index comme s’il menaçait un enfant : « N’oubliez pas que vous tenez une occasion en or de paroxyser le débat... »
« Paroxyser » était l’un des termes qu’il avait inventés pour qualifier le moment critique où les positions semblent tellement inconciliables qu’on voit clairement « toute la complexité du problème ».
Harrison les rejoignit en compagnie d’une troupe d’hommes qui traversaient la salle à la manière d’une charge de brigade légère.
« Nevenka, bon Dieu ! qu’attendez-vous pour commencer ? », protestait avec une fermeté inhabituelle le gérant de l’hôtel, reproche aussitôt repris par Harry Springs, un peu décoiffé et plus excité que jamais : « C’est vrai, on se croirait dans un salon de thé, merde alors... Pourtant, vous m’aviez promis des larmes et du sang... »
Harrison posa son bras sur l’épaule du journaliste et le dévisagea sans aménité.
« Harry, s’il vous plaît, laissez-nous…
– Mais…
– LAISSEZ-NOUS, HARRY... »
Il le chassa vers le hall, soupçonnant que Springs irait de ce pas attiser la vindicte de Horkheimer contre la Slovène en s’y prenant à peu près de la même manière.


http://errata-pasobrola.blogspot.fr/2016/04/publications_25.html#MH


Tiré de : Bernard Pasobrola, "Mortelle hôtesse", roman policier, 2011


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