lundi 19 mai 2014

Complément sur « L’Amazone et la cuisinière »

Pour Testart, c’est la richesse qui crée le pouvoir, pour les Makarius c’est la puissance magique rendue opérationnelle. Le personnage clé de la division sociale chez Testart, c’est le beau-père qui reçoit la dot (captation matérielle), pour Makarius c’est le sorcier ou le roi sacré imprégnés de mana et qui demeurent dans un premier temps indifférents à la richesse (captation de forces non matérielles), avant de devenir, dans le cas du roi, par exemple, un souverain riche et dominant.
Tout cela rejoint la question de la puissance abordée dans l’échange avec JW et CH sur la rationalité.

Je citais Fourquet : « De là une proposition essentielle de ce livre : la puissance est flux, non chose comptabilisable. La force sociale se forme uniquement par captage [il voulait sans doute écrire : « captation »] : elle attire et absorbe une partie des autres forces ; le destin d'une force inférieure est d'être captée par une force supérieure. La première qualité de la puissance, c'est l'attraction. À la limite il est impossible de distinguer l'énergie du dominant de celle du dominé [1]. »
Chez Hannah Arendt [2], la puissance n’est pas non plus comptabilisable, mais elle provient davantage des potentialités nées de la « cohésion » que de la « captation », et elle ne la confond pas avec la force.

«  Le mot lui-même, écrit-elle, son équivalent grec dunamis, comme le latin potentia et ses dérivés modernes, ou l'allemand Macht (qui vient de môgen, môglich, et non de machen), en indiquent le caractère potentiel. La puissance est toujours, dirions-nous, une puissance possible, et non une entité inchangeable, mesurable et sûre, comme l'énergie ou la force. Tandis que la force est la qualité naturelle de l'individu isolé, la puissance jaillit parmi les hommes lorsqu'ils agissent ensemble et retombe dès qu'ils se dispersent. En raison de cette particularité que la puissance partage avec tous les possibles, qui peuvent seulement s'actualiser et jamais se matérialiser pleinement, la puissance est à un degré étonnant indépendante des facteurs matériels… (…)  Si la puissance était davantage que ce possible résidant dans la cohésion, si l'on pouvait la posséder comme la force, l'appliquer comme l'énergie au lieu qu'elle dépende de l'accord incertain et seulement temporaire d'un grand nombre de volontés et d'intentions, l'omnipotence serait une possibilité humaine concrète. Car la puissance, comme l'action, est illimitée ; elle n'a pas de limitation physique dans la nature humaine, dans l'existence corporelle de l'homme, comme la force.
(…) En fait la force ne sera vaincue que par la puissance: elle est donc toujours exposée au danger des forces combinées du grand nombre. (…) Ce qui maintient la cohésion des hommes après que le moment de l'action est passé (ce que nous appelons aujourd'hui organisation) et ce qu'en même temps ils préservent grâce à leur cohésion, c'est la puissance. Et quiconque, pour quelques raisons que ce soit, s'isole au lieu de prendre part à cette cohésion renonce à la puissance, devient impuissant, si grande que soit sa force, si valables que soient ses raisons.»
Fourquet demeure en accord avec la métaphore newtonienne de l’attraction et du « champ de force ». Arendt a une vision moins « physicaliste » et plus tournée vers l’institutionnel et l’axiologique.
Cette distinction force/puissance est intéressante, surtout si on la relie au débat Testart/Makarius. Or s’il est vrai que la puissance est collective au stade historique, comme le pense Arendt, ce n’est pas forcément le cas à l’origine puisqu’au contraire Makarius la considère comme un fait hautement individuel (transgression commise par un seul individu d’exception), même si : 1) la condition de sa réussite est la croyance collective en la puissance du sang ; 2) la puissance a tendance par la suite à se « socialiser » à travers les associations secrètes, les relations entre sorciers de différents groupes, etc. 3) la puissance individuelle devient une force sociale à mesure qu’on se rapproche des sociétés historiques ; 4) la conjonction des forces sociales donne naissance à une nouvelle forme de puissance à la fois de « cohésion » (Arendt) et de « captation » (Fourquet).



[1] Richesse et Puissance, éd. la Découvertes, 2002, p. 122.
[2] Condition de l'homme moderne, « La puissance, et l'espace de l'apparence ».