mercredi 26 octobre 2011

Techniques du vivant et transfiguration



Par leur volonté de construire dans le champ de la « réalité » et de l’« objectivité » la principale figure de leur imaginaire, les sociétés modernes se sont écartées des sociétés traditionnelles et de l’Occident médiéval qui canalisaient l’angoisse engendrée par le caractère irrémédiable de la mort au moyen de solides constructions symboliques. Ces représentations fondaient un cosmos habitable à la fois par les humains et par une présence surhumaine. Pourquoi la structure des réponses traditionnelles issues des temps immémoriaux s’est-elle soudain effondrée en Occident chrétien ? L’expulsion hors du monde de l’ordre divin constitue-t-elle une rupture radicale de la culture européenne en relation à sa matrice chrétienne ? Telles sont les questions formulées par Michel Tibon-Cornillot dans son essai paru en 1992, Les corps transfigurés, Mécanisation du vivant et imaginaire en biologie (éd. du Seuil).
Méfions-nous des oppositions faciles entre science et sacré, divin et profane, religieux et laïc. Le divin n’a peut-être pas été expulsé pour d’autres fins que de mettre en place le chantier de la reconstruction : celui d’un homme nouveau incorporant en lui-même le Sens, le Dieu enfin présent, seule façon de lutter efficacement contre la mort.  Michel Tibon-Cornillot pense que la dimension « constructiviste » de notre culture est à mettre en relation avec la philosophie hégélienne car elle voudrait, comme cette dernière, incarner le corps de Dieu (en réalité, ce corps est bien sûr celui de l’homme). La « raison militante » a soumis le monde et l’humanité au pouvoir de la science pour réaliser cette incarnation. Résultat : le déferlement des techniques dans le monde contemporain, leurs effets incontrôlables dans des domaines aussi différents que le nucléaire civil, la reproduction humaine, les modifications génétiques, l’épuisement des écosystèmes ou la puissance des armements, ressemblent à des manifestations d’une source puissante échappant au seul exercice d’une rationalité scientifique autosuffisante.
Ce type de rationalité (Castoriadis parlerait d'une « expansion illimitée de la maîtrise rationnelle » reliée  à l’essor de la bourgeoisie) se greffe sur un processus plus ancien sous-jacent à l’évolution humaine, celui de l’« autonomisation de la technique ». Dans ce domaine, Michel Tibon-Cornillot s’appuie principalement sur les thèses de Leroi-Gourhan et sur la notion de « projection organique ». De quoi s’agit-il ? Les premiers outils inventés par les hominiens sont le prolongement d’organes en mouvement : la massue, le percuteur, la hache prolongent et étendent le mouvement physique de la percussion exécuté par le bras. La thèse de la projection organique trouve son premier enracinement dans l’analogie de forme entre les organes externes du corps et les outils, puis elle se généralise aux organes internes. La pince, la charnière sont une projection de l’articulation, la pompe celle du cœur, et ainsi de suite. L’un des traits propres aux hominiens consiste à éviter une trop grande spécialisation du corps tout en se dotant de possibilités de défense que d’autres espèces ont acquises au prix d’une transformation anatomique et donc génétique. L’hominien a tendance à « exsuder », à extérioriser des possibilités musculaires et mentales en utilisant des outils adéquats, ce qui permet à l’organisme de ne pas se spécialiser et de conserver une disponibilité pour d’autres tâches. Le corps centre son véritable perfectionnement autour du langage. Pour l’hominien, il devient possible d’agir à distance sur le monde à la fois par la technique et par le langage, deux phénomènes vraisemblablement concomitants et intimement liés.
Entrant en contact avec les sciences modernes, la dynamique propre aux techniques s’est trouvée considérablement renforcée sans pour autant perdre sa spécificité. Comprendre l’autonomie des techniques, dit Michel Tibon-Cornillot, c’est prendre la mesure de la place qu’elles occupent au sein du système techno-scientifique contemporain. Les techniques, par leur activisme spécifique et leur profonde parenté avec les structures vivantes, ne pouvaient que contribuer à orienter le système vers le vivant pour le contrôler et le transformer – au risque de menacer de le détruire comme c’est le cas aujourd’hui.
De ces deux processus, Michel Tibon-Cornillot n’en décrit longuement qu’un : celui de l’incarnation, donc le processus idéologique. Le processus anthropologique n’est évoqué que dans la conclusion de son ouvrage. Dans les deux cas, quelque chose paraissait stable et s’est déréglé. Le mythe des sociétés traditionnelles avait réussi à canaliser et neutraliser l’angoisse de la mort et l’évolution continue de la technique depuis les premiers hominiens avait permis de préserver les caractéristiques de l’espèce au cours des millénaires, adaptant le monde plutôt que l’espèce. Or le développement technique joue aujourd’hui un rôle exactement inverse. À partir de l’occident chrétien, les choses commencent à prendre une tournure différente pour aboutir à la situation actuelle. Ce qui semble jouer un rôle charnière entre ces deux processus, c’est l’économie qui est cependant rarement évoquée dans l’ouvrage.
En définitive, c’est peut-être l’idée de la démesure qui permet d’articuler tous ces champs. Je le pose comme hypothèse :
1. Le processus anthropologique, c’est-à-dire la capacité humaine à extérioriser certaines fonctions vitales, a dérivé vers un appareillage techno-scientifique démentiel, projection hors du corps d’un organe devenu monstrueusement hypertrophié. Le passage de la mesure à la démesure finit par remettre en question la survie même de ce corps.


 
2. Le processus idéologique a décomposé le   vivant en structures de plus en plus  infimes afin de le reconstruire conformément aux idées chrétiennes de la Résurrection et de la Transfiguration. Grâce aux progrès de la biologie et de la médecine, chaque corps est appelé à communier symboliquement avec la nouvelle communauté des corps mise en place par la science, ce qui évoque irrésistiblement la communauté ecclésiastique catholique qui se présente comme le corps mystique du Christ ressuscité. Mais ce projet débouche sur des perspectives d’investigation illimitées et fomentent l’illusion qu’une nouvelle humanité est en train de surgir du champ techno-scientifique (l’humain connexionniste hyper-communiquant dont les possibilités mentales sont artificiellement augmentées ou l’homme bionique hybridé par des puces électroniques, entre autres). Là encore, il semble que le domaine des connaissance ait quitté l’univers limité de la sagesse pour s’orienter vers la démesure.
3. Le processus économique est abordé à travers la métaphore hégélienne du travail et de la mort. La société moderne se fonde, pour Hegel, essentiellement sur une valeur centrale : le travail. L’activité des communautés humaines est basée sur l’atomisation de la matière et la production répétitive des marchandises. Mais l’outil et le travail qui les produisent, l’argent qui les fait circuler sont l’expression même de la mort. Seul l’État peut maintenir l’unité et réduire le danger mortel qui menace la société. Là encore, le projet a sombré dans la démesure, et le rôle dévolu à l’État n’a pas tenu ses promesses.
Mais, finalement, où veut en venir Michel Tibon-Cornillot ? Apparemment à ceci : cette activité démentielle de la société moderne n’avait en fait pour objectif que de masquer de manière obsessionnelle le travail de la mort. Le réel reconstruit est un fétiche qui s’est autonomisé et qui fait réapparaître sous d’autres traits ce qu’on refusait à tout prix de regarder en face et qu’on semblait ne jamais devoir accepter. Mais peine perdue, le désespoir seul demeure au bout du compte.
Sur de nombreux points, l’analyse de Michel Tibon-Cornillot me semble pertinente et son livre, qui date maintenant d’une vingtaine d’années, n’a pas du tout vieilli. J’émettrai cependant quelques réserves sur la notion d’ « autonomie de la technique » – dont on ne sait pas, au bout du compte, si elle est réelle ou apparente. Même si le processus anthropologique a expulsé la technique hors du corps (Leroi-Gourhan), il n’a pas créé de seconde nature hominisée ontologiquement indépendante de l’humain. Il me semble au contraire que l’on doive considérer cette partie « objectale » comme faisant partie intégrante des collectifs humains, comme une corporéité certes non biologique, mais qui constitue l’une des expressions du corps phénoménal. La corporéité humaine dépasse de très loin la frontière du corps physique (grâce, notamment, à tous les outils techniques qui permettent le prolongement extra-corporel de la sensorialité). Ce n’est pas la technique comme force causale, pas plus que l’économie en soi qui sont à l’origine de l’hypertrophie du corps technique. L’origine serait plutôt à chercher du côté de notre tradition dualiste qui est bien antérieure, celle-là, au christianisme, et qui établit la séparation ontologique du sujet et de l’objet. Cette disposition imaginaire n’est pas propre à la civilisation occidentale, mais cette dernière l’a sans aucun doute poussée à son paroxysme. C’est bien ce fossé ontologique qui a servi de fondation à tout l’édifice, comme le démontre si bien l’auteur lorsqu’il évoque la question de la négation obsessionnelle de la mort.