mardi 13 mars 2012

Sur la notion de "révolution"


Texte tiré de : Le communisme, une médiation ?, Temps critiques, juillet 2010


Le modèle révolutionnaire[1]auquel reste accrochée la Tradition-imitation ne s’est produit qu’une seule fois dans l’histoire : quand la bourgeoisie, après sept siècles de développement de l’échange, de la connaissance rationnelle, des moyens de communication, des techniques, des réseaux et des territoires, n’a plus eu qu’à cueillir comme une pomme mûre un appareil d’État déjà largement transformé selon ses besoins, et donc à effectuer une révolution conclusive et nullement anticipative. Depuis lors, cette classe n’a cessé de faire la révolution jusqu’à se dissoudre elle-même — son avatar capitaliste-connexionniste continue bien sûr à la faire en suivant une logique purement prédatrice et destructrice.
Le schéma révolutionnaire proprement dit est caduque et cet accident historique ne se reproduira pas. La métaphore du prolétariat comme nouvelle classe révolutionnaire a montré qu’elle est une illusion dangereuse (illusion qui ne s’est pas encore totalement dissoute apparemment). Ce qui ne veut pas dire que les luttes prolétariennes n’étaient que cela, mais(...) c’est sous l’aspect de la révolte qu’elles sont le plus intéressantes et non à cause de leur intégration à une quelconque stratégie révolutionnaire.
L’histoire est création. Le schéma capitaliste-connexionniste est basé sur des flux d’énergie concentrés et une réticulation de plus en plus poussée et polymorphe, à la fois physique et symbolique. Ce schéma a une ambition et une portée planétaires. Il a unifié des populations d’une importance considérable et il a géré leurs pulsions au moyen de systèmes très coûteux en énergie. En cas d’affaiblissement du système connexionniste, que deviendront ces pulsions ? S’attend-on à une pacifique « période de transition » vers on ne sait trop quoi ? Non, il est plus probable que la société va se morceler, que la période unitaire réticulaire coûteuse en énergie et canalisant les pulsions de milliards d’êtres humains par le sport, le travail, le sexe, la drogue, la hiérarchie ou autre va donner lieu, lorsqu’elle s’achèvera, à une multitude de petites sociétés plus ou moins pacifiques dont les objectifs sont imprévisibles. Imprévisible aussi l’état du monde physique à ce moment-là : quels territoires seront encore habitables malgré les pollutions, les épidémies, etc.
Même si l’on se contente de réfléchir à l’évolution souhaitable de « notre » ou « des » société/s, et même dans une optique largement utopiste, il faut, si l’on propose des solutions, penser la technique comme un tout et ne pas croire qu’on puisse abandonner le capitalisme en bannissant une partie de sa technique (les centrales nucléaires, les nanos, les pesticides...) et en gardant tout le reste, selon la vision éco-naturaliste humaniste. Ni qu’on puisse encore avoir des stratégies « nationales » comme le veut la Tradition-imitation. Réfléchissons plutôt à des stratégies locales et pragmatiques : orienter l’action vers la récupération des territoires, tout simplement parce qu’en cas d’effondrement du commerce international, les biens alimentaires seront hors de prix. Il ne s’agit donc pas d’anticiper de possibles catastrophes en souhaitant qu’elles ne se produisent pas, ni de se moquer des catastrophistes officiels ou des catastrophistes humanistes ou libertaires. La catastrophe a déjà eu lieu : dépossession de la majeure partie des communautés humaines de leurs territoires en à peine deux siècles, c’est-à-dire, à l’échelle de l’histoire humaine, en l’espace d’un éclair. Tout le reste n’est que gestion de crise. Mais rien ne garantit qu’il pourra y avoir retour en arrière, en tout cas selon une logique programmatique et ordonnée. Voilà pourquoi résumer en un mot l’action que l’on se propose d’accomplir (révolution) ou l’objectif (communisme ou conseillisme ou autonomie, etc.) paraît un réflexe appartenant à la Tradition-imitation. Se contenter de parler de reterritorialiser les collectifs dans une perspective assembléiste, serait-ce incompatible avec le devenir-autre immédiat de la communauté humaine ? 




[1] C’est en partie à cause de la polysémie du mot, en partie parce que le mot se réfère à un schéma légué par la Tradition progressiste qu’il est renvoyé à sa matrice historique : la révolution bourgeoise, alors qu’il a été abusivement étendu à l’insurrectionnalisme, prolétarien ou autre (libération nationale, grèves étudiantes, renversement d’un rapport de forces entre factions rivales au sein de l’État comme dans la « révolution Orange » ukrainienne, etc.) L’ambiguïté est beaucoup moins gênante lorsqu’on parle de révolution dans un contexte qui n’est pas purement social (révolution verte, révolution technologique, scientifique ou industrielle, agricole, sexuelle, copernicienne, etc.) car on voit la métaphore.