mardi 31 janvier 2012

Pôle emploi et la maîtrise des techniques du topless

« Le strip-tease est une façon de désexualiser la femme dans le moment même où on la dénude », écrivait Roland Barthes dans ses Mythologies. L’attitude fétichiste agit par métonymie : on prend le signe (talon-aiguille, cheveux) pour la personne, la parure pour l’être, le geste rituel pour l’acte amoureux. Dans le spectacle fétichiste, l’important n’est pas l’affirmation du pouvoir érotique du corps, mais son intégration à un rituel qui, selon l’expression de Barthes, « consiste à vacciner le public d’une pointe de mal, pour mieux ensuite le plonger dans un Bien moral désormais immunisé : quelques atomes d’érotisme, désignés par la situation même du spectacle, sont en fait absorbés dans un rituel rassurant qui efface la chair aussi sûrement que le vaccin ou le tabou fixent et contiennent la maladie ou la faute. » 
 Héritier d’un érotisme de la pureté qui a stimulé l’esthétique de la Renaissance (comme les Vierges raphaélesques ou cette Laure aux cheveux d’or, canon du pétrarquisme), influencé aussi par le statut du corps dans l’aristocratie (une classe où la surface tégumentaire ne doit porter aucune trace de travaux serviles ni même d'exposition aux rayons solaires), l’imaginaire chrétien qu’on voit à l’œuvre dans cette tentative de désexualisation du corps s’accompagne, de manière plus ou moins larvée, d’une sacralisation de la maternité. Pensons, par exemple, à l'importance du sein chez les premières vamps hollywoodiennes comme Jayne Mansfiled, mais aussi aux affiches de propagande nataliste nazie représentant une femme blonde allaitant un jeune enfant.
Afin de contrôler l’antinomie travail/sexualité, le capitalisme organise aujourd’hui de fréquents défilés-expositions de chair humaine selon des dispositifs plus ou moins militarisés, depuis les concours de miss jusqu’aux gay prides. La nudité n’est finalement jamais nue dans ces rituels pudiques qui ressemblent à des exorcismes du désir – et sans doute en premier lieu celui d’échapper à la domination sociale, alors que l’apparat qui entoure cette domination est sans cesse représenté sous la forme d’objets (vêtements, véhicules, parures de music hall, etc.)
Les défilés à vélo de gens nus ressemblent à une tentative de subvertir ces rituels. Là, on ne cherche pas à sublimer la chair au moyen d’une quelconque norme ou esthétique – tout un chacun peut y participer, ce qui rend cette manifestation vraiment impudique –, et l’objet social signifiant n’apparaît pas sous une forme déguisée mais explicite : le but de la manifestation est bien d’affirmer la présence au monde du vélo et, ainsi, de la valoriser. Les corps sont mis en scène de manière minimale et expriment seulement leur motricité – contrairement, par exemple, aux photos de Spencer Tunick où ils sont disposés de manière organisée et géométrique, théâtralisés dans une représentation cherchant à exprimer une « idée », à interpréter le monde mais nullement à le transformer, pour reprendre un aphorisme célèbre. 
Mais le moyen le plus sûr de désamorcer l’antinomie travail/sexualité est sans doute d’intégrer purement et simplement cette dernière à la sphère du travail et donc de la rémunérer et de la réglementer. Le sexe devenant un travail comme un autre, les maison closes doivent être conçues et organisées sur un mode tayloriste. Selon la même logique, le strip-tease peut désormais faire l’objet d’offres d’emploi de la part de l’administration.
Il n’est donc pas étonnant de lire dans la presse (Midi Libre du 31/01/12) qu’une éducatrice de 53 ans, domiciliée dans l’Hérault, a reçu de la part de Pôle emploi la proposition de pourvoir le poste de strip-teaseuse dans une boîte de nuit à Poussan. La principale compétence professionnelle exigée était de « maîtriser les techniques classiques du topless » et le salaire s’élevait à 12,99 € de l’heure, primes en sus. Pour le directeur régional de Pôle emploi, « l’offre est tout à fait légale. Il n’y a rien de discriminatoire. Cette dame l’a reçue parce qu’elle est abonnée aux offres proposées sur son secteur géographique ». On ignore si pôle emploi propose aussi une formation aux « techniques du topless ».
La sociologie du travail organise des colloques et cherche des repères pour améliorer les prestations de service liés à la prostitution (cours de fiscalité, de comptabilité, de gestion commerciale, de langues, d’autodéfense, formations également destinées aux clients, et autres). La prostitution sert aussi d’auxiliaire médicale pour les personnes handicapées. Un journal suisse annonçait il y a quelque temps que la Nouvelle-Zélande envisageait d’introduire des cours de prostitution à l’Université.
Si la génération 68, le féminisme et les idées libertaires ont partiellement réussi à libérer la sexualité de son emprise religieuse, la société du travail y parvient en réalité beaucoup mieux, mais en la débarrassant de ses attraits transgressifs. Le corps disséqué au laboratoire, formé pour vendre ou éprouver du plaisir, est une machine tourmentée qui expose sa surface sans mystère dans l’opacité d’un monde où s’éteignent les dernières lueurs de l’érotisme.