samedi 24 mars 2012

Que penser des traducteurs français ?


Illustration : Mujeres mayas cocinando, JG Biot

Que penser des traducteurs français? Milan Kundera, qui a une très mauvaise opinion d’eux (voir plus bas le récit de sa mésaventure), leur reproche d’en faire un peu trop, d’avoir des tics comme l’horreur des répétitions, etc.
Je vous laisse juge.
Mais si je puis apporter une très modeste pierre à cet édifice, j’aimerais prendre l’exemple de la phrase de Fernando Pessoa tirée du « Livro do desassossego » que j’ai mise en exergue de mon roman « Mortelle hôtesse ».
Avant cela, j’ai vérifié la traduction de Françoise Laye pour la comparer avec la mienne. Je précise que cette traduction (« Le livre de l’intranquillité », éd. Bourgois, 1988) a été plusieurs fois primée et qu’elle a eu le mérite d’introduire dans la langue française le néologisme « intranquillité ».


Voici le texte original :

« Conformar-se é submeter-se e vencer é conformar-se, ser vencido. Por isso toda a vitória é uma grosseria. Os vencedores perdem sempre todas as qualidades de desalento com o presente que os levaram à luta que lhes deu a vitória. Ficam satisfeitos, e satisfeito só pode estar aquele que se conforma, que não tem a mentalidade do vencedor. Vence só quem nunca consegue. Só é forte quem desanima sempre. »

Commentaires sur la traduction de FL (en italique, ma propre traduction) :

FL : "Se résigner, c’est se soumettre ; or vaincre c’est se résigner, donc être vaincu.
"
BP : "Se résigner, c’est se soumettre, et vaincre, c’est se résigner, être vaincu."

Pessoa utilise le connecteur logique « et » qui peut indiquer, entre autre, une conséquence aussi bien en français qu’en portugais. Pourquoi la traductrice a-t-elle introduit ce « or » et ce « donc » qui alourdissent inutilement la phrase ?

FL: "C’est pourquoi toute victoire est une grossièreté.
"
BP :"Pour cela, toute victoire est une bêtise."

Pourquoi a-t-elle traduit « grosseira » par grossièreté plutôt que bêtise, stupidité ?

FL : "Les vainqueurs perdent toujours les qualités d’accablement face au présent qui les ont conduits à la lutte et à la victoire.
"
BP :"Les vainqueurs perdent toujours l’aversion pour leur époque qui les a poussés à lutter et leur a procuré la victoire."

J’ai préféré parler d’ « aversion pour leur époque » plutôt que d’ « accablement face au présent » qui sonne assez mal, mais je conviens que, pour des raisons esthétiques, je m’éloigne un peu de l’original qui signifie plutôt « désespérer du présent ».

FL : "Ils se retrou­vent satisfaits, et on ne peut être satisfait que si l’on se résigne, si l’on ne possède pas une mentalité de vainqueur.
"
BP :"Ils sont satisfaits, et seul peut être satisfait celui qui se résigne, qui n’a pas l’état d’esprit du vainqueur."

La traduction de FL est là franchement lourdingue. C’est bizarre d’avoir traduit le verbe « ficar » par se retrouver. Ce verbe signifie rester, demeurer. Le sens serait plutôt : ils s'en trouvent satisfaits.

FL : "Seul sait vaincre celui qui ne gagne jamais.
"
BP :"Vainc seulement celui qui ne réussit pas."

Pourquoi la traductrice a-t-elle rajouté un verbe devant vaincre, ce qui déforme le texte original (vaincre ne signifie pas savoir vaincre) et, d’autre part, pourquoi a-t-elle traduit « conseguir » par gagner, alors que ce verbe signifie parvenir, accomplir, arriver, réussir ?

FL : "Seul est fort celui qui se décourage sans cesse.
"
BP :"Seul est fort celui qui, sans cesse, se décourage."

Ici, nos traduction se rejoignent, mise à part une simple différence de rythme.

Je reviens à Kundera.

Il raconte, dans la postface de « La plaisanterie », qu’il ne relisait jamais ses traductions jusqu’au jour où un interviewer lui parle de son « style fleuri et baroque ».
Inquiet, il se jette sur la version française de son roman et découvre que le traducteur de Gallimard (il en a changé depuis) a introduit une centaine de métaphores censées embellir le texte.
Je le cite : « chez moi : le ciel était bleu ; chez lui : sous un ciel de pervenche octobre hissait son pavois fastueux ; chez moi : les arbres étaient colorés ; chez lui : aux arbres foisonnait une polyphonie de tons ; chez moi : elle commença à battre l’air furieusement autour d’elle ; chez lui : ses poings se déchaînèrent en moulin à vent frénétique ; chez moi : je fus saisi par la tristesse ; chez lui : j’ai été pris au nœud coulant d’une énorme tristesse ; chez moi : Lucie pardonne ; chez lui : elle accorde 1’aumône de son pardon ; chez moi : Helena bondissait de joie; chez lui : elle bondissait dans un sabbat du diable ; etc., etc. »

On peut relire, au sujet des tics des traducteurs français, les pages qu’il a écrites dans son essai « Les testaments trahis » à propos des diverses traductions de Kafka.
Il note, par exemple : « Kafka dit "aller", les traducteurs, "marcher". Kafka dit "aucun élément", les traducteurs : "rien des éléments", "rien de commun", "pas un seul élément". Kafka dit "avoir le sentiment de s’égarer", deux traducteurs disent : "éprouver l’impression..." (…) Cette pratique synonymisatrice a l’air innocente, mais son caractère systématique émousse inévitablement la pensée originale. Et puis, pourquoi, diable ? Pourquoi ne pas dire "aller" si l’auteur a dit "gehen" ? Ô messieurs les traducteurs, ne nous sodonymisez pas ! »
Et il conclut : « L’autorité suprême, pour un traducteur, devrait être le style personnel de l’auteur. Mais la plupart des traducteurs obéissent à une autre autorité : à celle du style commun du  "beau français" (du bel allemand, du bel anglais, etc.), à savoir du français (de l’allemand, etc.) tel qu’on l’apprend au lycée. Le traducteur se considère comme l’ambassadeur de cette autorité auprès de l’auteur étranger. Voilà l’erreur : tout auteur d’une certaine valeur transgresse le "beau style" et c’est dans cette transgression que se trouve l’originalité (et, partant, la raison d’être) de son art. Le premier effort du traducteur devrait être la compréhension de cette transgression. »

Il me semble que sa remarque est vraie et s’applique à presque toutes les langues. Mais il y a des cas particuliers, celles des langues dites ergatives (qui ne font pas partie du tronc commun des langues indoeuropéennes, ou les précèdent) comme les langues mayas.

Je cite à ce sujet l’excellent essai de Georges Lapierre : « Le mythe de la raison » (éd. L’insomniaque, 2001)
« [Ces langues] qui font partie de la famille des langues "intersubjectives" dites encore ergatives, véhiculent une vision du monde difficilement concevable pour nous. Elles ne connaissent qu’une relation entre sujets. "Je vous dis" se traduit en tojolabal par kala awab’yex, c’est-à-dire par "je dis vous écoutez". (…) Si je parle, c’est parce que vous m’écoutez et m’entendez, les deux actions restent indissociables, elles sont imbriquées l’une dans l’autre au point que l’une n’existe pas sans l’autre. (…) Ils ont pu s’écouter ainsi parce qu’il n’y a pas de rivalité entre eux et qu’il ne peut y en avoir, chacun se sachant l’égal de l’autre. (…) Ana Maria, avec l’aide du commandement général de l’EZLN, va compliquer un peu plus la tâche du traducteur : "Somos los mismos ustedes. Detràs de nosotros estamos ustedes". (…) Traduction littérale : "Nous sommes les mêmes vous Derrière nous, nous nous trouvons vous." (…) Au lieu d’avoir une relation unidimensionnelle ou unidirectionnelle qui ne s’exerce que dans un seul sens, avec un seul sujet, nous ou vous, nous nous trouvons en présence d’une relation bidirectionnelle avec deux sujets d’égale importance, nous et vous ? Elle [la langue tojolabal] exprime toujours une interrelation entre sujets, elle ignore les compléments d’objets. »

Et là, notre modèle linguistique réificateur indo-européen se trouve bien désarmé face à tant d’intelligence de la relation et de délicatesse de l’expression