samedi 22 octobre 2011

Philosophy in the flesh de George Lakoff et Mark Johnson

Le premier ouvrage de George Lakoff et Mark Johnson paru en traduction française, Metaphors we live by (Les Métaphores dans la vie quotidienne, éd. de Minuit, 1986), est devenu un classique, mais Philosophy In The Flesh (éd. Basic Books, 1999), ouvrage plus récent des mêmes auteurs, n'a pas encore été publié en France. Ce livre passe au crible un certain nombre d’idées centrales de la pensée occidentale à partir de trois options fondamentales : 1) l'esprit humain est incarné donc inséparable du corps dont il fait partie 2) la pensée est le plus souvent inconsciente, et 3) les concepts abstraits sont en majeure partie  métaphoriques.
Lakoff et Johnson appartiennent au courant de l’« embodied mind » ou réalisme incarné dont le principal initiateur fut Francisco Varela (1946-2001), neurobiologiste d'origine chilienne, auteur notamment de Autonomie et connaissance, essai sur le vivant, et, avec Evan Thompson et Eleanor Rosch, L'inscription corporelle de l'esprit. Les concepts vareliens de « clôture du vivant », d’« autopoïèse » et d’ « énaction » ont eu une certaine influence en France – Castoriadis fut parmi les premiers à en saluer la pertinence – et ont contribué à la critique radicale des premiers cognitivistes.
Dans Philosophy In The Flesh, Lakoff et Johnson reprennent la démonstration amorcée dans Les Métaphores dans la vie quotidienne et poursuivie dans Women, Fire and Dangerous Things publié par Lakoff en 1997 (éd. University Of Chicago Press). Leur analyse est plus précise et  s'efforce de décoder le caractère métaphorique des concepts philosophiques fondamentaux comme le temps, la causalité ou la morale. Ils examinent les métaphores qui ont eu le plus de poids dans notre tradition de pensée et qui sont à la base de grandes oeuvres philosophiques comme celles de Platon, Aristote, Descartes ou Kant.
Dans la perspective de l’ « embodied mind », notre compréhension du monde est déterminée par divers éléments et facteurs comme nos organes sensoriels, notre capacité à nous déplacer et à manipuler des objets, la structure de notre cerveau, notre culture et nos interactions avec notre environnement. Certains concepts directement incarnés, tels que les concepts de niveau de base, les concepts de relations spatiales et les concepts de structure événementielle, ont une origine évolutive et forment la base de nos connaissances scientifiques stables. Les métaphores primaires rendent possible l’extension de ces concepts dans les domaines abstraits théoriques, mais, loin de constituer des constructions sociales arbitraires, elles sont contraintes tant par la nature de notre corps et de notre cerveau que par la nature de nos interactions quotidiennes. L’influence de Merleau-Ponty est manifeste, lui qui écrivait dans Le visible et l’invisible : « L'épaisseur du corps, loin de rivaliser avec celle du monde, est au contraire le seul moyen que j'ai d'aller au cœur des choses, en me faisant monde et en les faisant chair. »
Concernant l’aspect social-historique, la question est de savoir comment le nouveau apparaît si l’on refuse le déterminisme du matérialisme historique et quelles sont les conditions d’émergence de quelque chose de non réductible aux formes déjà existantes ? Les participants au colloque de Cerisy de 1981 sur L’auto-organisation, de la physique au politique (éd. du Seuil, avril 1983) – dont Jean-Pierre Dupuy, Henri Atlan, Cornelius Castoriadis et Francisco Varela – ont tenté de répondre à cette question. À l’émergentisme « déterministe » de Varela, Castoriadis, par exemple, opposait sa conception d’un émergentisme «créationniste » (possibilité pour une société de s’« auto-instituer »), considérant l’histoire comme une création et examinant le monde sous un double aspect : ensembliste identitaire et imaginaire radical (ce qui correspond d’assez près aux notions bergsoniennes d’espace et de durée créatrice).
L’ouvrage de Lakoff et Johnson projette un nouvel éclairage sur ces deux dimensions en les ramenant à un petit nombre de métaphores. Pour eux, la dimension « ensembliste » n’est pas moins métaphorique que tout autre. C’est ce qu’ils tentent de démontrer dans Philosophy in the flesh en démystifiant la théorie des jeux et celle de l’acteur rationnel de même que la grammaire générative de Chomsky, ou en étudiant les diverses déclinaisons du concept de causalité.
Nul doute que l’éclairage de ce copieux ouvrage sur notre tradition de pensée aide à saisir les limites de ce que les auteurs nomment l’ « objectivisme » et à comprendre l’importance des métaphores qui forment la base tant du discours philosophique que de la pensée politique ou même scientifique.
On peut lire une présentation de cet ouvrage par George Lakoff lors d’un entretien datant de 1999 avec le journaliste John Brockman.