mercredi 19 octobre 2011

Enquête criminelle et méthode scientifique



On peut concevoir cette question de deux façons : quelles sont les conséquences des avancées scientifiques sur le caractère d’efficacité de l’enquête criminelle ou quel degré de parenté offre l’une avec l’autre, qu’est-ce qui fait ressembler une avancée scientifique à une enquête réalisée avec succès. C’est plutôt cette deuxième interprétation du problème qu’il me semble intéressant d’explorer. Et puis, il y a une autre question sous-jacente : quelle signification ont l’une et l’autre en relation à l’évolution du roman noir ?
Plus que tout autre genre littéraire, le roman noir possède un fort ancrage référentiel. Il se rattache à une réalité, il parle d’un contexte, d’une culture ou de sous-cultures de manière plutôt réaliste. Il affronte cette réalité en jouant avec l’ambiguïté de la fictionalité ou non-fictionalité de son propos. Plus il s’éloigne de la codification du genre, le pur polar, plus il introduit volontairement le trouble dans l’esprit du lecteur. Lorsqu’il s’inspire d’un fait divers ou d’un évènement politique et qu’il explore des situations décrites comme factuelles dans la presse par exemple, il ne se distingue du récit factuel que par une convention avec le lecteur et par un contexte paratextuel : la collection où il paraît, le sous-titre « roman », la quatrième de couverture, etc. Cet effet paratextuel est une promesse faite au lecteur de « jouer le jeu » de la fiction. En retour, le lecteur accepte l’intention de l’auteur de « faire comme si » on ne parlait pas de telle ou telle société, mais d’une histoire en soi.

Pour que cette convention puisse exister, il faut évidemment que l’auteur et le lecteur aient en commun un savoir, des croyances, une histoire, une théorie relativement homogène des motivations. Donc un fonds de croyances et de désirs communs, ou si l’on veut une culture commune. Mais je préfère employer le terme : paradigme, que la sociologie des sciences utilise pour désigner l’ensemble des idées qui unissent un collectif. Par exemple, un enquêteur new-yorkais aurait beaucoup de mal à élucider un crime commis par un sorcier bantou s’il ignore tout du « paradigme » des bantous. Dans nos sociétés occidentales, pour des raisons historiques, la valeur de vérité de toute proposition est une valeur fondamentale. Entre le vrai et le faux, nous avons introduit des propositions intermédiaires « vraisemblable », « incertain », « douteux », « peu crédibles », qui qualifient des croyances fluctuant entre les extrêmes du « vrai » et du « faux ».

Le roman noir présente un fort cadre référentiel, plutôt réaliste en comparaison à d’autres types de roman, bien que cette distinction soit loin d’être rigoureuse. Pour analyser son cadre référentiel, le roman noir part du présupposé que le lecteur est concerné par le paradigme de l’auteur et que si le récit décrit fidèlement la situation, s’il y a adéquation entre le discours et la réalité, c’est que la vérité existe mais qu’elle est provisoirement cachée. Les causes produisant des effets, il faut remonter des effets aux causes pour avoir la solution de l’énigme.

L’enquêteur est un fonctionnaire du vrai, un tâcheron laborieux, l’agent nettoyant ou le globule blanc d’un corps infecté. Mais il n’est pas du tout un métaphysicien. Il cherche le vrai sans prétendre dévoiler ce qui le fonde, ce n’est pas un visionnaire ni un philosophe de la vérité. En cela, sa situation est comparable à celle de l’employé de laboratoire qui effectue consciencieusement ses manips sans se soucier de savoir si l’ensemble des théories sur lesquelles s’appuient sa recherche est vrai ou non. Un chercheur en biologie moléculaire, par exemple, n’a pas vraiment besoin de trancher entre la théorie corpusculaire ou la théorie ondulatoire de la lumière pour déceler un nouveau neurotransmetteur neuronal. Il se contente de supposer que le consensus qui existe dans sa discipline, le paradigme qui fonde la biologie moléculaire, possède un degré d’opérationnalité suffisant pour que l’on puisse découvrir de nouvelles substances et s’en servir.

Pragmatique, comme son confrère du laboratoire, le personnage de l’enquêteur va, à l’intérieur du récit de fiction, tenter de découvrir cette vérité particulière qu’est la solution de l’énigme, qu’elle soit policière ou autre. Il aura recours à l’observation du terrain et aux discours des témoins, des collègues, à des discours intimes ou à des déclarations politiques, aux croyances et désirs des autres personnages, bref à des actes de langage et à des traces matérielles qu’ont laissées les évènements passés.

Dans le cas du récit d’une enquête criminelle, il s’agit pour lui de rendre visible le geste invisible qui est fondateur du récit : le crime, à partir de la mémoire que les êtres et les choses en ont conservé. Le but de l’enquête est en fait de produire un discours, donc d’élaborer une fiction qui pourra passer aux yeux de la société, des juges en particulier et des jurés, comme un discours de vérité. Pour établir ce discours, il doit prendre en compte les discours des auteurs ou spectateurs de l’évènement et, pour interpréter les traces matérielles, il aura éventuellement besoin du compte-rendu du laboratoire de la police scientifique ou du médecin légiste. Tous ces types de discours constituent la matière première du roman et fondent son intrigue. L’enquêteur se débat au milieu de jeux de langage dont certains ont valeur de vérité relative (l’avis du personnel de laboratoire, des collègues, des témoins considérés comme fiables, etc.). Les autres récits sont simplement un amalgame de croyances ou de contre-verités qu’il lui faut trier.

Le roman noir n’a pas besoin d’autre paradigme que celui auquel croit son époque et l’enquêteur doit produire un discours conclusif dont les énoncés ne peuvent en aucun cas trahir ce paradigme. S’il parvenait à la conclusion que le coupable d’un crime est un extra-terrestre, ou que la victime a été tuée par télékinésie, ou encore que les jeunes de tel quartier se sont déchaînés parce qu’ils sont victimes de la magie noire, même s’il en est intimement persuadé, la société ne pourrait en aucun cas tenir son discours pour vrai.

Ce qui ne veut pas dire que l’auteur d’un roman n’est pas libre de faire surgir une hypothèse semblable et de demander au lecteur de l’accepter. Dans ce cas, il peut explorer d’autres rivages, dériver vers le fantastique ou la science-fiction, par exemple. Mais, par convention, le roman noir est censé demeurer dans le cadre du réalisme, donc du paradigme général de la société.

On l’a dit, le chercheur scientifique doit produire, lui aussi, un discours dont les énoncés ne contredisent ni le paradigme de son domaine de recherche, ni le paradigme social au sens large. Si sa conclusion remet radicalement en question ces deux paradigmes, et si elle finit par s’imposer, la science entre en crise et il se produit une onde de choc dans le domaine social qui va bien au-delà de la simple découverte. La révolution copernicienne ou darwinienne sont des exemples de ces changements brutaux de paradigmes scientifiques qui demandent une période de temps assez longue pour être absorbés par l’environnement social et modifier son univers culturel.

À partir de la fin du XIXe siècle, les choses se compliquent car le discours scientifique n’est plus un méta-langage. Son propre succès à l’intérieur du champ social le conduit à un tel déploiement que son unité est rompue, qu’il se morcelle en une multitude de savoirs distincts. Les savants forment des corps scientifiques qui recherchent pragmatiquement la vérité dans chaque domaine. Dès lors, chaque avancée scientifique n’a pas à confirmer l’ensemble du cadre général de la science car ce dernier n’existe plus. Elle doit seulement correspondre à un cadre particulier, celui qui fait consensus dans sa discipline, son paradigme propre. C’est la raison pour laquelle on préfère, à l’heure actuelle, produire et perfectionner des modèles plutôt que des théories, parce que les modèles, bien que simplifiés, sont empiriquement plus convaincants. Ils constituent, en réalité, des fictions utiles, et ils n’ont pas besoin, comme les théories, que les résultats des investigations soient non contradictoires. Simplement, ils ne tiennent pas compte de tous les énoncés possibles mais tentent de dégager l’information pertinente. Plus un énoncé se détache du bruit de fond, plus il contient d’information.

Or la notion de modélisation nous ramène à cet enquêteur prototypique du roman noir, qui va laisser en dehors de sa fiction finale les énoncés trop contradictoires, ceux que la défense se fera un devoir d’utiliser au cours du procès. À ce titre, cet enquêteur nous intéresse énormément pour exemplifier la méthode de la recherche de laboratoire telle qu’elle se déroule actuellement. La ressemblance est frappante.

Ce que sait tout bon scientifique, c’est que même si un énoncé a toutes les chances d’être vrai en relation aux méthodes d’investigation normales, rien ne prouve qu’il soit vrai dans l’absolu. De la même manière, rien ne justifie la peine de mort. Il peut exister des preuves accablantes contre l’accusé, il a peut-être avoué son crime. On n’a pas pour autant démontré sa culpabilité dans l’absolu, mais seulement en relation à l’état actuel de nos croyances sur ce qu’est le vrai.

On sait qu’interviennent des facteurs non logiques dans la prise en compte d’un argument. La méthode judiciaire est essentiellement argumentative et le crime jugé est non reproductible. Argumentative ne veut pas dire subjective. C’est un compromis entre valeurs et faits. La notion de « vérité » se rapproche davantage d’une valeur négociée entre plusieurs discours plutôt du résultat de la preuve absolue.

Le travail du chercheur scientifique présente un grand avantage sur celui de l’enquêteur : son fait à lui est nécessairement reproductible. C’est la condition pour qu’il soit accepté comme vrai. Reproductible comment ? Grâce aux outils d’expérimentation qui sont ceux du laboratoire. Les instruments de laboratoires sont inventés en fonction de théories qui n’ont pas toujours à voir avec l’usage propre à chacun des instruments. Ce sont, comme disait Bachelard, des théories matérialisées. Utiliser un instrument, se fier à ce qu’il indique, c’est se fier à ses théories. En admettant que l’enquêteur « voit » le geste criminel à travers sa représentation des faits plutôt que par l’intermédiaire de ses sens, le chercheur, lui, « voit » le phénomène par le biais des instruments ou des courbes à travers lesquels l’observateur ordinaire ne verrait rien d’autre que des taches ou des points. La reproductibilité du fait scientifique ne conduit pas automatiquement à une interprétation unique, mais à un énoncé compatible avec le paradigme en vigueur et auquel on attribue une validité provisoire. Même si l’instrument de mesure inclut un niveau de mathématisation poussé, le résultat sera de toute façon un énoncé, un fait de langage, avec toutes les approximations liées aux faits de langage. Les lecteurs de publications scientifiques que sont les chercheurs tiennent compte du caractère narratif des communications des autres chercheurs qu’ils considèrent bien souvent comme « de la littérature ». On sait aussi que, dans le cadre d’un procès criminel, ce sont les ambiguïtés de ces faits de langage qui fondent le jeu de l’accusation et de la défense, et parfois, le sens donné à un seul mot peut avoir une importance décisive.

Une autre différence plus notable entre l’activité du chercheur et celle de l’enquêteur est la suivante : le premier travaille sur des faits objectifs, le second sur des évènements humains. Dans le cadre de l’enquête et du procès, le « comment » est inséparable du « pourquoi ». La question du « pourquoi » n’est pas forcément pertinente pour le chercheur scientifique, mais pour l’enquêteur, elle renvoie au paradigme social au sens large qui limite les possibilités d’actions à des motivations humaines supposées connues.

Une troisième différence concerne l’administration de la preuve. Dans le cas de l’enquêteur, elle s’établit à son plus haut niveau par la manifestation de l’aveu. Or la matière, elle, est muette. L’aveu représente un avantage épistémique considérable de l’enquête criminelle en relation à l’enquête scientifique. Mais, comme on l’a dit, et l’histoire judiciaire ne manque pas d’exemples, il n’est pas une preuve absolue. Si l’on appliquait l’équivalent de la méthode judiciaire de la peine de mort à la recherche scientifique, c’est à dire l’exclusion irrémédiable de certains faits de l’univers de la recherche, on verrait réapparaître le paradigme unique et non contradictoire du dogmatisme scientifique.

Pour résumer, l’enquête scientifique possède de nombreuses analogies avec l’enquête criminelle en ceci que les deux se fondent sur des jeux de langage et une vérité négociée entre plusieurs discours, sans chercher à éliminer mais en se contentant de masquer les énoncés contradictoires. L’avantage de la méthode scientifique c'est que l’expérience qui est à la base de l’énoncé est reproductible. L’avantage de l’enquête criminelle, c’est que, en tant que relation intersubjective, l’aveu a une puissance argumentative décisive. Ni l’aveu, ni la reproductibilité ne constituent cependant la preuve inéquivoque de la vérité.

La conclusion d’une enquête criminelle et la publication d’un article scientifique ne sont pas des théories qui illustrent la vérité des paradigmes, mais des modélisations compatibles avec eux. Et cette attitude pragmatique qui est celle de l’enquête criminelle a contribué à une meilleure approche dans le domaine des sciences. Pragmatique ne veut pas dire relativiste au sens où, le critère du vrai n’existant pas, n’importe quel énoncé en vaudrait un autre. Le lien entre certains énoncés non contradictoires présente davantage de cohérence, de pertinence, et aussi une plus grande capacité de prévision que d’autres ensembles d’énoncés, sans que ces derniers puissent être définitivement exclus du champ de la connaissance.

Pour en revenir au roman noir, il présente, on l’a dit, une ambiguïté narrative à cause de son fort ancrage dans la réalité. Mais, plutôt qu’une présomption de non-fictionalité du roman noir, n’est-on pas en droit de chercher des indices de fictionalité dans tous les récits factuels, tous les discours qui se veulent objectifs, et cela dans la mesure où les jeux de langage sont notre seule voie d’accès au réel ? Si les paradigmes scientifiques et sociaux étaient vidés de leurs contenus hypothétiques, la fiction comme moyen de construire un fait n’aurait aucune valeur cognitive. Et sans jeux à partir d’hypothèses, la fiction redeviendrait ce qu’elle était à l’origine, c’est à-dire un mythe qui se perpétue comme fondement indivisible du vrai sans poser la question du vrai.

( Intervention à l’Institut français de Sofia, 2001)