mercredi 14 décembre 2011

Dramaturgie de la "crise"

On néglige souvent, dans l’analyse de l’imaginaire de l’économie, la notion de jeu, ou bien on la réduit à l’activité sur les produits financiers – ladite « économie casino ». Il y aurait en quelque sorte une économie saine et sérieuse, un usage rationnel de l’argent, et des excès ou débordements dus à l’inconscience ou l’irresponsabilité de certaines personnes qui auraient une tendance excessive à « jouer » au lieu de faire sérieusement leur travail.
Anselm Jappe, par exemple, écrivait dans son article du Monde daté du 31/10 : « L’argent n'est réel que lorsqu'il est le représentant d'un travail vraiment exécuté et de la valeur que ce travail a créée. Le reste de l'argent n'est qu'une fiction qui se base sur la seule confiance mutuelle des acteurs, confiance qui peut s'évaporer. » [1]
On a pu lire aussi quelques jours plus tard dans le journal Le Monde, cette fois sous la plume d’André Orléans : « La définanciarisation [de l’économie] repose sur la constitution de pouvoirs d'évaluation hors des marchés (entrepreneurs, syndicats, pouvoirs publics, associations), aptes à proposer des finalités conformes à l'intérêt collectif ».
Or la réflexion pertinente de Johan Huizinga (cf.extrait)  sur l’évolution contradictoire de la notion de jeu dépasse largement la simple évaluation du rapport gain/risque en relation à la détermination (par qui et pour qui ?) de l’ « intérêt collectif ».
Ce que prédisait l’historien hollandais dans Homo ludens (1938) est devenu visible : le ludique se concentre de moins en moins dans les sphères traditionnelles comme le sport ou les jeux de société pour envahir massivement la politique et l’économie auxquelles s’attachait la notion de sérieux. L’évaluation techno-scientifique du corps du joueur, sa « fabrication » et son entraînement de même que les moyens scientifiques mis en oeuvre dans la lutte contre le dopage, la soumission de la compétition sportive à des règles de plus en plus compliquées et à des techniques scientifiques de plus en plus poussées, la transformation du sport en une fabrique d’exploits et en une inépuisable source de profits, tout cela éloigne l’activité sportive de la simple exploration agonistique des potentialités humaines. L’adhésion sociale au sport et autres manifestations pseudo-ludiques tient davantage de l’enthousiasme que déclenche n’importe quel produit commercial de masse que de l’esprit de jeu proprement dit[2].
Parallèlement, les métaphores sportives ont envahi tous les domaines de la vie sociale. Huizinga constatait déjà que l’aspiration au « record » et l’esprit de compétition entre les individus devenaient la règle dans les affaires et dans la société en général. L’esprit du jeu constitue aujourd’hui le fondement, non seulement de la régulation des échanges, mais de la politique internationale où « l’intégrité du système repose uniquement sur une volonté de participer au jeu » (op. cit.)– jeu dont les règles sont renégociées en permanence entre les partenaires et soumises aux fluctuations des modifications des alliances et des rapports de force.
La dramaturgie de la « crise » dans sa forme actuelle, de même que les multiples rounds de négociations internationales, nous rappellent que les jeux de puissance ne sont pas uniquement contraints par la nécessité (à laquelle d’ailleurs ils ne répondent d’aucune manière), mais motivés par la ruse, la force et les formes ludiques dégénérées qui, comme dans certains jeux vidéos, ne valent que parce que l’issue ne peut s’envisager sans la destruction totale non seulement de l’adversaire, mais du monde en général (le summum du jeu étant de continuer à le détruire en feignant de lutter pour sa conservation).
Vouloir, comme Jappe ou Orléans, enchaîner la politique et l’économie, l’argent ou les relations de pouvoir, à une prétendue rationalité supérieure qui serait celle du « peuple » néglige le fait suivant : il n’ y a pas de rationalité supérieure à celle du jeu et ce dernier n’est pas réservé aux classes possédantes, tandis que les dominés en seraient réduits à la pure nécessité. Le jeu, aussi destructeur soit-il, séduit aussi les dominés.

[1] Jacques Wajnsztejn a contesté ce point de vue simpliste dans son article : Une énième diatribe contre la chrématistique, http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article285, novembre 2011.
[2] « Critiquer le football-spectacle, son empire financier, ses pratiques mafieuses, le climat de guerre qu’il entretient, la multiplication des ‘petits-boulots’ précaires qu’il suscite, ou bien encore la drogue politique qu’il injecte dans la société ne suffit pas », écrvait Jacques Guigou au moment du Mondial de 98 dans un article intituilé « Le football n'est pas un jeu ».  « Agent essentiel de la société mondiale du capital, ...il entretient chez ses adeptes une sensation de participation à la bonne fraction de l’humanité : celle qui doit gagner, celle qui agit pour le triomphe de la négation spectaculaire de l’économie dans et par ‘le Jeu’ ». http://www.editions-harmattan.fr/minisites/index.asp?no=21&rubId=394#football