lundi 27 juillet 2015

Nork


Nork

L’espace est effrayant de pureté. Chez nous, animaux terrestres, êtres de plaines et de marais, les formes extrêmes de l’énergie – le gel, le feu, l’excès de lumière, l’excès d’obscurité –, activent les réactions de défense. L’espace intersidéral est un délire de la représentation, un viol de la pensée. Il n’est pas réel. Nos récepteurs savent distinguer d’infimes détails dans le lent croupissement du marécage terrestre, mais parmi cette soupe d’étoiles et de poussières cosmiques, nous ne voyons ni ne comprenons rien. Sans nos machines, nous ne serions que des molécules complexes en suspen­sion parmi d’autres plus simples. Grâce à notre appareillage, nous poursuivons une trajectoire, nous attei­gnons des objectifs programmés où une sonde nous a précédés avec succès. En fait, que cherchons-nous, que cherche cette poignée d’animaux terrestres en transit dans le vide intersidéral ? Nous allons vers l’eau… la bonne vielle H2O de nos manuels de chimie, l’eau où l’on plonge pour se rafraîchir durant nos vacances d’été, l’eau dont est composée la majeure partie de nos cellules.
Dans notre petit système solaire, l’eau est rare. L’espoir de trouver des nappes phréatiques dans le sous-sol de Mars s’était effondré lorsque les sondes envoyées par la NASA avaient foré, quelques années plus tôt, la surface de cette planète. L’Agence Spatiale Euro­péenne venait d’essuyer un échec cuisant : la mission Bepi Colombo qui avait envoyé sur Mercure deux orbi­teurs et un module de surface, n’avait trouvé aucune trace du précieux liquide. Le dernier espoir des aquaphi­les que nous sommes résidait sur Europa, l’un des seize satellites de Jupiter. La sonde Silskar venait de nous ramener un vrai bloc de glace, un peu gris, chargé d’impureté et de poussières cosmiques, mais qu’on aurait pu, à peu de choses près, fabriquer nous-mêmes dans notre congélateur. Enfin cette eau sidérale était parvenue à épancher notre soif. Enfin, aussi, la cosmophysique avait trouvé le moyen de déjouer les lois de la relativité restreinte et on pouvait nous en­voyer dans une région si éloignée sans que notre dou­ble terrestre vieillisse de vingt-cinq ans pendant notre voyage d’une seconde. Les mots années-lumière avaient cessé de nous faire nous ronger les ongles. Il suffisait d’emprunter les autoroutes de l’espace et nous y étions, libérés de l'idée angoissante de nos petits-enfants deve­nus des vieillards se recueillant sur notre tombe à notre retour. Jupiter n’était pas si loin, tout compte fait. Nous avions ramené notre vaste système solaire à des dimen­sions humaines. En admettant que l'on réduise la dimension du soleil à celle d’une orange, la terre serait un grain de sable distant de neuf mètres et Jupiter un grain de raisin que la gravitation ferait tourner cinquante mètres plus loin. Voyez, rien d’effrayant…
En ce 10 septembre 2040, nous sortions à peine du champ de gravité terrestre.
Le 11 septembre, à 17 h 15 GMT, nous vîmes une tache rougeâtre et incandescente qui traversait la planète Terre. Les informations reçues au cours des heures précédentes étaient alarmantes : la plaque tectonique américaine était ébranlée par la conjonction hautement improbable d’une double activité, celle de la faille de San Andreas à l’ouest, et de celle de la dorsale médio-Cohentique à l’est. De cette dernière, des failles transformantes avaient brisé la plaque américaine jusqu’à la zone des Grands Lacs. Tout le continent nord-américain était secoué par de violents séismes.
Nous n'étions encore qu’à une dizaine de milliers de kilomètres de la Terre quand la première centrale nu­cléaire explosa. Alors que nous parvenaient les ultimes images émises par notre base, nous nous demandions si l’accident avait endommagé l’accélérateur de particu­les géant construit dans la banlieue de New-York, le Re­lativistic Heavy Ion Collider. Les physiciens avaient-ils réussi à stopper à temps son activité ? Le RHIC avait permis de découvrir des états insoupçonnés de la ma­tière. Nous devions en grande partie l’existence de no­tre mission à la révision totale de la théorie de la relati­vité restreinte à laquelle avaient conduit les expérien­ces réalisées dans son enceinte. Les collisions d’atomes s’y produisaient à une vitesse supérieure à celle de la lumière. Des ions lourds issus d’atomes de plomb et d’or s’entrechoquaient à chaque seconde et provoquaient l’apparition d’agrégats très gourmands d’atomes et d’intenses trous d’antimatière. Les réactions étaient si violentes que le RHIC avait failli être désactivé plusieurs fois. Mais tant que cette matière dévoratrice d’atomes baptisée Nork res­tait confinée dans le réacteur, notre planète ne courait aucun danger. Par contre, si une fissure la libérait…
Il semblait bien que ce fût le cas, malheureuse­ment, car la planète entière devint luminescente. Des éclairs pourpres et jaunes zébraient son atmosphère de toutes parts. Nos appareils nous donnèrent la vitesse de ces réactions : elle était six fois supérieure à celle de la lumière. À partir de là, nous n’eûmes plus aucun doute : Nork était dispersé dans l’atmosphère terrestre et la surface de la Terre ressemblerait d’ici peu à celle de la lune…
Nous votâmes à l’unanimité l’ingestion de nos dernières provisions, des steaks de blattes au permanganate de potassium arrosés de quelques canettes de coca light.