vendredi 8 juin 2012

Fluidisme et irrationalité


Pour Castoriadis, l’irrationalité c’est l’infini et donc, par antithèse, la rationalité exigerait qu’on prenne en compte la finitude avec toutes les conséquences que cela comporte (autolimitation) ; la raison cesse d’être rationnelle lorsqu’elle s’autonomise et devient une fin en soi ; la rationalité posée à la fois comme moyen et comme fin est autonégation d’elle-même puisque les moyens mis en oeuvre, aussi rationnels soient-ils, se heurtent à l’illimitation de la fin, donc à l’impossibilité de l’atteindre ; néanmoins, seul l’imaginaire de la rationalité peut fonctionner comme ciment social ; il serait vain de vouloir séparer une prétendue raison pure de sa réalisation historique actuelle, ce qui entrave la possibilité de changement.
L’analyse de la notion de rationalité renvoie pour moi à celle de système: particularité fonctionnelle, finalité intégrée mobilisant des ressources énergétiques internes et externes. C’est le « corps » de la métaphore organo-mécaniciste (cf. mon texte sur les systèmes fluidiques). Il n’y a donc de rationalité qu’imaginaire selon des finalités qu’on attribue « de l’extérieur » à un phénomène (système). Mais on ne peut pas « penser » sans avoir recours à ce découpage du monde en systèmes à la fois autonomes et liés (relation corps/organe ou pièce/machine).
Le système a l’avantage de paraître obéir à un principe ou logique. Si l’on éclaire l’histoire du capitalisme par la métaphore de la tension fluide/solide, on comprend que la métaphore circulationniste domine celle de la croissance. La métaphore circulationniste répond mieux à l’imaginaire de l’infini que celle de la croissance qui rend l’idée de développement aporétique (les arbres ne grandissent pas jusqu’au ciel, disent les gens de la bourse). La circulation recycle à l’infini les mêmes substances, ce qui induit la notion de mouvement (progrès) même sans croissance des éléments solides. L’imaginaire circulationniste (théorisé en particulier par Saint-Simon) est parvenu à se réaliser dans la fluxisation généralisée du social.
La circulation introduit cependant une dynamique fatale dans le système: si elle ralentit, il périt cad qu’il change de nature. Or si les solides sont maîtrisables, les flux le sont beaucoup moins. Les flux sont soumis à des courants, à des remous et peuvent être agités par de grandes tempêtes – « c’est comme un énorme torrent qui emporte tout », écrit CC (SD). Dans la logique du flux, l’agentivité doit être distribuée alors que dans la logique du solide, elle est concentrée. Or la distribution-réticulation des instances de décision rend la masse instable et elle est propice aux tempêtes. Voilà en gros pourquoi la rationalité du système fluidique (rationalité dans le sens d’interprétation de la logique de ce système) qui privilégie la circulation sur la solidification paraît irrationnelle dans la mesure où ce système n’obéit à aucune loi qui semblerait susceptible d’assurer sa préservation. Paradoxe auquel les réseaux de pouvoir ont du mal à trouver une réponse, sinon purement idéologique et autosuggestive