jeudi 25 juin 2009

Robert Lafont, écrivain, linguiste, et géographe du temps


Paru dans la revue Septimanie n°9, avril 2002

II y eut de brillants écrivains ou d’éminents philosophes qui se proposèrent de faire entrer l’univers tout entier dans les pages d’un livre. Kant et sa Critique de la raison pure, Hegel et sa Phénoménologie, Descartes et son Traité de l’Homme, Proust, Musil, d’autres encore, ont voulu tout dire, et se sont heurtés, parfois jusqu’au désespoir, à l’indicibilité du réel. L’hiatus entre le langage et le monde est une question irrésolue depuis l’apparition même de ce curieux mode de communication propre au genre humain, où le message peut se passer de la présence physique de son émetteur – et perdurer à travers les millénaires –, mais n’est jamais très sûr de ce qu’il dit.
Si l’on en juge par sa bibliographie, tout dire fut, du moins en apparence, la tentation de Robert Lafont. Romancier, poète, auteur de théâtre, médiéviste, essayiste, linguiste, l’ampleur et la diversité de ses écrits – quatre-vingt-cinq livres publiés en occitan et en français –le situent d’emblée parmi la classe des auteurs «polyvalents» dont l’œuvre, nécessairement, n’a plus seulement une portée artistique ou philosophique, mais anthropologique. Un autre écrivain-philosophe fameux Jean-Paul Sartre, grava l’absurdité de l’existence sur une racine de marronnier. Robert Lafont, lui, préfère retourner la terre et voir ce qu’il y a en dessous. C’est en laboureur qu’il explore le monde des idées, luxuriantes efflorescences poussant sur le terreau fertile que sont les mots. Mais il est trop exigeant pour s’en tenir à la surface et, devenant spéléologue, il descend dans les profondeurs.
Ce désir de fouiller les entrailles de la langue, de disséquer les catégories lexicales (qui conduisit un Jean-Pierre Brisset à la «découverte» que l’homme descendait de la grenouille et fit de lui l’un des «fous littéraires» les plus prodigues que nous connaissions), ce désir, donc, a donné naissance, depuis une trentaine d’années, à une oeuvre lafontienne qui cache, sous des titres étonnants (comme : Praxématique du latin classique), plusieurs traités d’une somptueuse érudition. Nulle fantasmagorie pseudo-darwinienne ne viendra distraire le lecteur. Une analyse serrée des racines latines et des jeux de notre (nos) langue(s) lui démontrera patiemment que le verbe structure l’espace et que l’acte dont il témoigne s’inscrit dans l’étendue physique avant de laisser une trace dans le temps. Le langage ne fait pas que représenter le monde, il représente l’auto-perception du corps dans l’espace. Il est un agir d’une entité, le moi, sur une autre, le monde. Mais si la foi déplace, dit-on, des montagnes, le langage n’agit pas sur le monde objectif. Le mot tuer n’a jamais tué personne et, selon la belle définition de Lafont, une phrase prononcée n’est guère plus que «l’effet sonore de l’air usé lorsqu’il rencontre un obstacle». Si le langage positionne le sujet dans l’espace, détermine un ici et un là-bas, un moi et un tu, un haut et un bas, cet espace est celui de la conscience propre à la collectivité usagère de la langue. Le processus de conceptualisation de la réalité par le langage, Lafont le nomme «topogenèse». L’agir du sujet, la tension du faire, vise une cible qui est son après. Lorsque nous disons : «Paul parle à Pierre», le verbe indique une transmission d’ondes sonores dans l’espace, et une durée, direction temporelle du présent vers l’avenir. Le temps apparaît comme de l’espace qui se dissout, un espace non représentable autrement qu’en référence à l’espace véritable. De la topogenèse naît la chronogenèse.
Lafont élabore ainsi une véritable philosophie du temps, ou mieux, une géographie temporelle, et c’est là un aspect tout à fait remarquable de son oeuvre. L’implication de ces deux dimensions, il les traque dans les unités syntaxiques dérivant les unes des autres, comme en latin classique : PROcedit, «il jette en avant», PROcidit, «il tombe en avant», (espace), et PRO-dicit, «il prédit», ou PRO-uidet, «il prévoit» (temps.) Le temps est, selon lui, une interprétation fluide de l’espace, unissant les membres d’une communauté linguistique, et cela suffisamment pour qu’ils se comprennent.
Mais il arrive que le sens établi se dérègle, que la phrase ne s’adapte plus à notre physique naïve comme, par exemple, la phrase poétique - «Des crépuscules blancs tiédissent sous mon crâne...», «L’aurore grelottante en robe rosé et verte...» Nous entrons alors dans un champ d’expérience parfaitement contigu à celui des expériences ordinaires qui illustre la productivité illimitée du sens, ouvrant la voie à un foisonnement d’activités ludiques. La césure entre l’interprétation «réaliste» du monde et l’interprétation «fantaisiste» est incertaine, conventionnelle, historique, dépassable à tout moment.
Les implications épistémologiques de la linguistique de Lafont sont riches, et gageons que s’il a fui la tentation de tout dire, mais n’a pas l’habitude de parler pour ne rien dire, il n’a, toutefois, pas encore dit son dernier mot.

Contre la Sensure

Entretien avec Robert Lafont (Propos recueillis par Bernard Pasobrola)

Alors que la théorie de l’ «objectivité du langage», héritée du rationalisme grec, établissait une correspondance quasiment transcendante entre le mot et la chose qu’il désigne, entre le concept et son référent, votre travail de linguiste part de présupposés différents : la langue est à la fois un instrument de jouissance («la jouissance de la parole» ), et un outil, ou mieux, «un programme de production du sens». Cette position à la fois sensualiste et «praticiste» rend votre contribution à la linguistique tout à fait originale. On y reconnaît la voix d’un chercheur, d’un «technicien», et celle du créateur d’une très vaste œuvre romanesque et poétique.
Toute la linguistique depuis l’Antiquité tourne plus ou moins autour de l’adéquation signfiant-signifié, telle que l’a formulée tardivement de Saussure, et qui m’a toujours semblé être un étiquetage. Son inconvénient majeur est le gel par le «langage souverain» de la vie de la signifiance. En restaurant cette vie, en remplaçant le signifiant clos, concept immobile et inventaire magasinier du réel, par l’activité signifiante, à la fois de l’espèce et du sujet, on ouvre le champ d’un foisonnement créatif. Ce foisonnement, on peut l’observer dans tout acte de parole, qui est en somme une «buisson de tentatives.» Il prend un caractère particulièrement capiteux dans l’activité scripturale, où il rencontre la libido, se moule sur la pulsion, et s’illimite dans le meilleur des cas par le plaisir «prométhéen» de créer.
Le message, déconnecté de la réalité, s’éloignant du sens commun issu de ce que vous appelez la «praxis naturelle», peut, dans une œuvre littéraire, provoquer un véritable «affolement» (le mot est de vous), un affolement du langage. Le langage est-il donc bien, pour vous, un outil de «connaissance», ou de «représentation du réel» et aussi, disons, «une fête des sens …» ?
Ce n’est pas sans motif qu’on a si souvent rapproché la poésie du débridement de l’inconscient dans le rêve ou la folie. Je pense que l’œuvre littéraire s’efforce de dire (le réel, bien sûr, Dire est le titre d’un recueil de mes poèmes), mais que cet effort lui-même crée un surplus. Il libère ce que l’auteur ne sait pas d’avance et lui fait découvrir comme un puits de jouissance dans sa parole ou dans la lettre. J’ai écrit un millier de pages de roman sous le titre de La Fèsta, et j’ai découvert, après publication, par hasard et dans le sommeil, que cet énorme effort pour saisir la réalité du siècle tournait autour d’une seule syllabe : MAR. C’était la syllabe-puits.
Le sens n’est jamais, même quand il le paraît, une machine inerte, mais il véhicule des affects. À ce titre, chaque langue pose sur le monde une grille de lecture qui lui est propre. Votre action militante contre l’homogénéisation culturelle, pour la défense des langues minoritaire contre l’ «impérialisme du sens» pratiqué par les groupes linguistiques dominants, — qui peut paraître à certains plutôt «conservatrice» —, s’appuie sur une critique de «l’idéologie linguistique occidentale», de «son idéalisme transcendantal.» Le découpage du monde par nos catégories est issu d’une pratique sociale qui évolue et change le sens des mots. N’y-a-t-il pas une contradiction entre la reconnaissance de cette idée et la volonté de conserver les anciennes «grilles»…
Pour employer la terminologie linguistique la plus courante, tout acte de parole comporte la dénotation, qui a pour tâche ( un peu vaine, mais utile à la communication) de dire sans surplus ni restes, et l’immensité des restes, la connotation. Tout usager d’un langage tenu pour marginal le sait. Il est habituel qu’un occitanophone, même accidentel, déclare (non sans que la jouissance lui échappe) : «ça ne peut pas se traduire en français.» C’est naturellement faux : le français n’est pas plus pauvre que l’occitan. Mais l’occitanophone y perd ses connotations. À cet égard, les langues dominantes qui associent, comme vous le remarquez, la police des réglages du sens à l’effacement (ou au codage fixe) des connotations sont (ou risquent d’être) des langues verrouillantes. Loin d’être un conservatisme, le travail de l’écrivain en langue dite minoritaire est une libération. C’est pourquoi depuis sept siècles, les écrivains occitans recommencent tous, génération après génération, la même tâche libératrice.
Vous dites, dans «Le travail et la langue» : «La société instaure le tribunal du sens, du “ bon sens ” : une censure (ou sensure)…» Une société peut-elle être relativiste dans ce domaine ?
Au niveau du sens circulant pleinement et à plat, une société ne peut être que répétitive et non permissive. Voyez le radotage des expressions de mode ou de milieu, le langage de bois, la parole vide d’inter-reconnaissance. Mais tout langage a ses failles. Une société, même si elle le veut, ne peut cimenter l’avènement inattendu d’un «autre sens.» Si la société parvenait à s’immobiliser sur ses schémas et ses modèles, ce serait un brave new world bétonné pour toujours. Fort heureusement, elle échappe à elle-même par la faille du sens qu’elle se donne, et viole ses propres certitudes par la découverte cognitive ou poétique.
Vous dites quelque part que la praxématique n’est pas une philosophie du langage. Mais n’a-t-elle pas des implications épistémologiques qui dépassent le simple champ linguistique et posent la question du «vrai» dans le discours ? Ou celle de la spatialisation du temps par la conscience humaine ? Questions qui ont évidemment préoccupé les philosophes...
J’ai essayé de montrer dans Il y a quelqu’un comment l’activité ou praxis linguistique de l’homme se dédouble obligatoirement d’un auto-regard, d’une praxis de linguistique. C’est dans le développement de celle-ci que se trouvent les racines de toute activité cognitive élaborée et d’une épistémologie. Je n’ai donc pas fait, à mon sentiment, de philosophie du langage, mais proposé de voir comment le langage ordinaire est «gros» de sa philosophie
C’est le rapport à l’inconscient...
Pas exactement. La praxis de linguistique est au contraire un moyen de «comprendre», elle est le socle d’une activité cognitive. Mais je vous accorde que pour fonctionner, elle doit obéir à une mise pratique en inconscience des opérations qu’elle réussit. De cette façon, elle rencontre ou «croise» l’Inconscient psychique.
Comment situez-vous la praxématique en relation à l’école américaine qu’on appelle «Pragmatique linguistique» et dont Austin et Searle ont été les pionniers ? J’ai été frappé par la complémentarité entre la praxématique et la théorie des métaphores de George Lakoff. Il me semble que ces deux approches participent d’un souci commun de comprendre la relation entre langage et expérience, entre langage et espace, et d’étudier la représentation du temps comme une entité spatiale.
Tout linguiste se doit de connaître le paysage de son siècle, et d’y inscrire sa recherche. Je partage le souci fondamental de la pragmatique, qui s’est développée en même temps que la praxématique, de rendre compte des actes de langage selon des vues «matérialistes», hors des idéalités abstraites. Ce qui m’en sépare, c’est la considération de l’épaisseur de la production, où réside l’activité intersubjective. Cela dit, les points de contact sont évidents (par exemple, Lakoff.) J’ai consacré beaucoup de soins à la détection, à la description et à l’étalonnage du «temps de l’ «à dire», qui est sous le dire, temps d’élaboration des opérations dont nous avons le résultat dans le message ou la communication. C’est ce que j’appelle l’»épaisseur...»
Partagez-vous l’opinion de Searle selon laquelle «il n’y a pas de propriété textuelle, syntaxique ou sémantique qui permette d’identifier un texte comme une œuvre de fiction.»?Ou passe la frontière entre le fait «vrai» et le fait simplement «interprété»?
Pour moi, tout acte de langage transmet non le réel, inatteignable directement, mais la réalité, c’est-à-dire utilise une grille devant le réel qui permet de l’interpréter. Il est donc déjà fable et fiction en puissance. Le langage n’est capable que d’interprétation. Mais il a à tout instant la nostalgie de l’adéquation à la réalité (cf. «à vrai dire»), adéquation qu’on peut au demeurant contrôler a posteriori par l’expérience.
Quels sont les rapports entre votre activité fictionnelle et celle de linguiste ?
Il m’est arrivé d’utiliser en fiction mon travail de linguiste, par exemple Tè tu tè ieu, d’après la théorie de la personne. En général, je ne sais pas bien laquelle des deux activités fait fructifier l’autre. Ce que je sais, c’est que «raconter des histoires» est l’un des plus grands plaisirs que je m’accorde, le second étant de «mettre du jeu» dans l’architecture des connaissances. Te tu te ieu conte l’expérience folle de deux compères qui ont trouvé le moyen de passer d’une face à l’autre de la personne telle que la définissent les linguistes : je/tu. Ce sont des échangistes du moi. Lo Sant Pelau est un hymne carnavalesque à «l’adorable parole de l’homme qu’on n’entend jamais pour ce qu’elle dit, et dont on ne peut dire comment elle sera entendue», donc au surplus du sens sur la sensure.
La littérature est un concept aux contours mal défini. Toute œuvre, même si elle n’a pas été écrite dans ce but, peut devenir œuvre littéraire. Y-a-t-il, comme le pense Genette, des œuvres littéraires par essence (un roman, par exemple, fût-il mauvais), et des œuvres conditionnellement littéraires, si l’on décide de leur attribuer cette qualité (un essai, un texte historique ou scientifique…) ?
Genette a sans doute raison. Ce dont je suis sûr, c’est qu’un écrivain de métier, habitué à travailler, comme on dit, le style, ne saurait se contenter du langage plat et lourd de mode dans les productions scientifiques. Il faut, encore et toujours, qu’il «écrive.»
Oui mais dans le cas de Descartes, de Darwin, Freud et bien d’autres, des œuvres à prétention scientifique ne se distinguent pas beaucoup d’œuvres littéraires...
C’est que le découvreur était aussi un écrivain.
L’anthropologue Jack Goody a défendu l’idée selon laquelle la «raison graphique», celle qui est issue de l’écriture, a fait faire à la pensée un bond prodigieux, en particulier à cause de la révolution qu’elle a provoquée dans le domaine de la catégorisation. Pensez-vous, si vous êtes d’accord avec cette idée, qu’à la raison graphique succédera une raison «computationnelle» à mesure que l’ordinateur remplacera le mode de traitement graphique par ce qu’on appelle (peut-être improprement) l’hypertextualité ?
Jack Goody a raison. À l’intervention bouleversante de l’écriture dans la praxis de linguistique, j’ai consacré, avec une équipe, le volume Anthropologie de l’Écriture, qui s’achève par quelques considérations prudentes sur la révolution informatique. Mais je n’ai pas (encore ?) la compétence pour en parler pertinemment. Avant l’ordinateur, j’aimais à voir retomber ma plume sur le papier et sous mon regard et à avancer ainsi. Depuis l’ordinateur, j’observe le texte monter d’un monde obscur de réseaux que je ne connais ni ne comprends. Et quand les fameux «mystères de l’informatique» usent d’imprévu...
La conquête linguistique générale qu’est en train d’opérer l’idiome anglo-saxon dans le cadre de l’ultra-libéralisme mondialisant, ne vous paraît-il pas un «juste retour des choses», pour une civilisation qui en a anéanti tant d’autres de l’autre côté de l’Atlantique, à l’époque des «Découvertes» ?
En tant que sociolinguiste je sais que tout marché des biens se structure et s’unifie dans un langage. La promotion de l’anglo-saxon à l’époque de la globalisation libérale est une évolution inéluctable, dont s’indignent seulement des naïfs hypocrites. Mais il est vrai aussi que la globalisation économique s’accompagne de sa contestation, elle aussi mondiale, au nom de la diversité humaine. Nous en sommes donc, une fois réservé le domaine de surface de la communication pratique planétaire, au sauvetage du feuilletage linguistique et culturel, ce pour quoi je combats sur mon terreau d’histoire. Les Indiens d’Amérique (ce qui reste d’eux) ont aujourd’hui droit à la parole.